Amérique Europe International

ANALYSE. Diplomatie macronienne et Donald Trump : quand la Realpolitik sert l’idéalisme

La politique étrangère menée par le président français se caractérise par une insertion pragmatique dans le jeu des relations internationales. Le pragmatisme, ou la priorité accordée au résultat, est ici la doctrine adoptée par le Président Macron afin de servir des objectifs politiques définis, par exemple le respect de l’accord de Paris sur le climat. Mais ce n’est pas parce que les conditions de doctrine ou de morale passent au deuxième plan que l’objectif final n’a pas pour ambition de servir des critères idéalistes, servant le juste.

Dans le cas de la relation diplomatique entretenue avec le Président des Etats-Unis, Emmanuel Macron n’use pas d’arguments idéologiques pour convaincre son interlocuteur. Celui-ci use de l’argument de l’intérêt national américain à s’investir dans le multilatéralisme afin de servir un certain idéalisme politique, celui de la prééminence de la coopération internationale.

Idéologies contraires, attirance mutuelle

 Donald Trump et Emmanuel Macron, deux chefs d’Etat incarnant deux visions politiques contraires de ce que devrait être le monde. Pourtant, les deux Présidents affichent, depuis la visite de Trump lors des festivités du 14 juillet à Paris, une relation qualifiée par le Président français lors d’une récente interview à la BBC britannique comme « très franche » et « très régulière ». Outre le fait que les deux Présidents entretiennent des relations permanentes, il n’est pas négligeable d’affirmer que Donald Trump ne cache pas une pointe d’admiration et d’affection pour son homologue français, malgré le fossé idéologique les séparant.

Depuis le détournement du slogan de campagne de Trump par Macron en « Make our Planet Great Again », en réponse à la décision de retrait des Etats-Unis des accords de Paris sur le climat le 1er juin 2017, les deux dirigeants ne cachent pas leurs divergences. Détournement de slogans de campagne, critiques à distance de la politique de Donald Trump par Emmanuel Macron via certains médias américains et britanniques, notamment sur les velléités de retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien, il est ici intéressant de se questionner sur cette relation politicienne ambiguë. Alors que tout semble opposer les deux chefs d’Etat, le Président français ferait très prochainement office de premier invité en visite officielle d’Etat à Washington, une visite protocolaire des plus prestigieuses de la part du chef du monde dit « libre ». Comment expliquer l’existence de cette relation idéologique fortement asymétrique, laissant cependant entrevoir un lien fort de proximité entre ces deux dirigeants ?

 

Macron et Trump : Une main de fer dans un gant de velours

Il est possible d’imaginer qu’Emmanuel Macron, lorsque ce dernier s’adresse à son homologue américain, prend en considération la vision du monde dans laquelle évolue Donald Trump. Une bonne relation avec le Président américain pourrait donc tenir à l’assimilation de ses normes et valeurs culturelles personnelles présentes notamment dans le goût du luxe et d’être courtisé. Les honneurs du défilé militaire du 14 juillet suivi d’un fastueux dîner au Jules Verne, au sommet de la tour Eiffel, ne laissaient en aucun cas le Président américain indifférent. En analysant la signification et la valeur que Donald Trump attribue personnellement à l’importance du respect de l’accord de Paris sur le climat, de la cohésion de l’OTAN ou d’autres sujets politiques d’ordre primordiaux, le Président français s’approprie la vision du monde de Donald Trump pour convaincre ce dernier, afin de faire triompher ses objectifs idéologiques en matière de politique internationale.

Il est possible donc, lors de ses échanges avec le Président américain, qu’Emmanuel Macron procède à une construction de la réalité vue par Donald Trump, l’intériorise et se l’approprie afin d’échanger de manière productive avec ce dernier. En s’insérant dans sa réalité, c’est-à-dire par la mise en avant, par exemple, des éventuelles retombées économiques pour les Etats-Unis que prodiguerait la ratification de l’accord de Paris sur le climat, Emmanuel Macron joue la carte de la séduction politique et de la persuasion « psychologique » pour convaincre son sceptique collègue.

Cependant, cette technique de séduction n’est pas sans limite et se heurte à la nature même de Donald Trump, celle de business man, ayant l’art de la maîtrise des négociations et de la domination. Emmanuel Macron pointe les limites de cette relation avec son homologue dans une récente interview à la BBC : « Je suis toujours extrêmement direct et franc. Lui aussi. Parfois, j’arrive à le convaincre. Parfois je n’y arrive pas. »

L’intérêt, l’intérêt, surtout l’intérêt

L’argument de la séduction politique ne saurait être le seul à expliquer la proximité de ce lien politique hautement intrigant entre les deux hommes. Le terreau commun de cette relation réside également dans le fait que les deux nations exhibent le libéralisme comme doctrine à la fois politique mais aussi économique.

Donald Trump semble bien avoir compris également que, malgré les critiques et attaques que Macron inflige à son homologue américain, les Etats-Unis sont et resteront un partenaire historique de la France. Une alliance renforcée par le concept de révolution macronien, « un dégagisme » de l’establishment français, comme la minorité sociale aux Etats-Unis détenant le pouvoir que Trump fustigeait lors de sa campagne contre son adversaire démocrate, Hillary Clinton, dans un pays pétri de l’idéal révolutionnaire et démocratique.

Toujours dans une logique pragmatique, le Président américain pourrait souhaiter raffermir sa relation avec le nouveau dirigeant français alors que la France s’apprête à saisir la place de nouveau leader européen, à un moment où les Etats-Unis ne souhaitent plus se saisir des dossiers du Vieux continent.  Ainsi, un désengagement en douceur de Trump des affaires européennes lui laisserait les mains libres à une gestion approfondie des problèmes internes américains pour se concentrer sur sa réélection en 2020.

Trump se verrait également séduit par le patriotisme économique de son jeune collègue, où celui-ci s’apprête à renforcer les lois made in France dont les bases furent posées par l’ancien ministre du redressement productif de l’ère Hollande, Arnaud Montebourg.

Du point de vue géopolitique, il serait intéressant de noter que l’audace diplomatique française, en invitant par exemple Vladimir Poutine à Versailles, comme a pu le faire Emmanuel Macron, lui donne l’allure d’un dirigeant à la tête d’une nation qui consolide son retour sur l’échiquier international, une nation avec laquelle les Etats-Unis pourraient avoir intérêt à collaborer.

Le dialogue, clé de voûte du compromis

 Là où le Président français pourrait nettement afficher ses points de divergences avec le Président américain et ainsi entretenir des relations plus ou moins médiocres, voire conflictuelles, basées sur le rapport de force, Emmanuel Macron ne choisit pas la carte du repli. Comprenant que les Etats-Unis sont un allié et partenaire historique de la France et que leur implication dans le multilatéralisme est cruciale pour les questions géopolitiques actuelles, il est nécessaire d’entretenir des relations constantes avec ce partenaire et éviter toute perte de contact qui pourrait aggraver la tentation isolationniste américaine.

Il faut donc, à l’image de son Président, « faire du business » avec l’Amérique, trouver des points de convergences avec ses intérêts économiques, politiques, géostratégiques, afin de sauver et poursuivre un certain idéologisme politique français, celui par exemple prononcé par Emmanuel Macron à la tribune de l’ONU, le 19 septembre 2017, chantant les louanges du multilatéralisme, d’un monde coopératif et ouvert au dialogue.

La diplomatie macronienne peut se caractériser par un lien plutôt étroit entre deux notions pourtant contradictoires, celle du pragmatisme politique, ou Realpolitik, conjugué à l’idéalisme, marqué par exemple dans l’écologie, mais surtout la promotion du multilatéralisme, c’est-à-dire la coopération entre les peuples pour une gestion organisée et maîtrisée des enjeux globaux.

One Response

Laisser un commentaire