Réflexions & idées Société

ANALYSE. L’école de Marion Maréchal, une tentative de crédibilisation de l’extrême-droite ?

Crédit : Gage Skidmore

ÉDUCATION. Un an après son retrait de la vie politique française, l’ex-députée FN Marion Maréchal-(Le Pen) dévoile le concept de sa nouvelle école lyonnaise dénommée ISSEP, dans un bâtiment de 400m2 du quartier de la Confluence.

Comment situer cette école ?

La nouvelle école que préside l’ancienne député du Vaucluse est clairement connotée sur l’échiquier politique français et souhaite se placer « au carrefour des droites françaises ». Serait-ce un zombie du Front national, ou une organisation satellite ? Sur ce point, Marion Maréchal annonce le caractère indépendant de son entreprise, dont les sources de financement se résumeraient à des donations et aux frais d’inscription des étudiants. Il ne s’agirait donc pas d’une série de séminaires de propagande politique que les partis traditionnels ont l’habitude d’organiser, mais au contraire d’une réelle volonté de détachement et de réflexion.

Logo de l'ISSEP
Logo de l’ISSEP

Officiellement, l’école s’autorise ainsi à revendiquer son aspect universitaire par la présence majoritaire dans son comité scientifique de professeurs de l’enseignement supérieur – tous des hommes. Passés en revue, ces derniers présentent un profil relativement sérieux sur leur page Wikipédia respective, avec l’engagement à droite comme variable lourde. Parmi ces membres figurent par exemple l’ancien député européen Patrick Louis du Mouvement pour la France, l’essayiste conservateur Thibaud Collin ou le premier président de l’Alliance Royale Yves-Marie Adeline. La quasi-totalité de ces individus affiche un haut niveau d’études et souvent l’agrégation dans leur domaine. La limite de ce que propose cette école réside donc dans les buts et les fins. Car si les professeurs sont qualifiés, il n’en demeure pas moins que l’enseignement dans le milieu universitaire nécessite une posture scientifique, et donc un certain sérieux dans l’étayage des raisonnements, contrairement aux procédés populistes de droite auxquels ils adhèrent globalement.

Des contours « académiques » dont la rigueur est floue

Fonder une école dont la prétention est de garantir un parcours d’excellence dans les sciences sociales nécessite une rigueur absolue dans la transmission des savoirs. Les aspirations d’une école de pensée ne peuvent être qu’enrichissantes pour la réflexion et le débat que celle-ci permet d’apporter dans la cité. Mais malgré ses intentions nouvelles (notamment en ôtant l’expression ‘Le Pen’ de son nom de famille), la sociologie de Marion Maréchal – présidente de l’organisation – est très fortement politisée et ne peut être qu’associée à son engagement au Front national dont les réflexions sont loin de présenter de la rigueur et de la rationalité. Celle-ci annonce directement que son école n’a pas uniquement vocation à faire émerger des idées chez les étudiants, elle servira aussi à former les « dirigeants de demain » via une formation en continu parallèle à l’activité des candidats.

Le fait de connoter politiquement un tel institut risque de décrédibiliser d’emblée le travail universitaire dont le but est de peser le pour et le contre de chaque élément afin d’apporter de la rigueur à son travail. Un universitaire peut très bien prendre parti, mais il doit justifier clairement son raisonnement. À la jonction du champ politicien et du champ intellectuel scientifique, l’arbitrage à réaliser est très manichéen mais pourtant essentiel. Une école marquée par la sociologie de droite de ses professeurs peut tout à fait garantir une transmission intéressante et scientifique des savoirs, mais si celle-ci se fixe comme objectif de passer toutes les théories des sciences humaines et sociales à travers le prisme d’une idéologie de droite, l’information risque fortement d’être biaisée ce qui peut casser le modèle scientifique prétendument annoncé.

Extrait des enseignements de 1ère année en sciences sociales
Extrait des enseignements de 1ère année en sciences sociales

Le deuxième point novateur de l’école, mais qui pose question sur son fonctionnement, est donc celui de l’application pratique des enseignements afin d’agir dans la compétition électorale et ainsi de devenir acteur de la vie politique. L’ISSEP propose une formation moins théorique, de communication et de mediatraining en proposant par exemple « Réussir un débat (le préparer, prendre le contrôle, gagner) », ce qui s’apparenterait presque au fameux stéréotype du « comment devenir Ministre ou député ? » attribué aux études de science politique. Ces cours plus pratiques reposent évidemment sur des bases plus informelles que les sciences sociales. Il s’agit ici d’une volonté de la part de l’école de faire face à une société dans laquelle la compétition électorale des partis politiques a pris de l’importance. Mais les enjeux réels de cette compétition sont d’ores et déjà abordés au sein même des partis politiques qui organisent des séminaires, parfois même en accentuant leur dynamique d’externalisation des tâches en faisant appel à des sociétés extérieures de communication. Les partis politiques sont aujourd’hui très professionnalisés, au point même de parler de partis cartels qui sont organisés pour la conquête du pouvoir.

Une volonté caricaturale de « former » des politiciens

La formation proposée semble donc relativement déconnectée de ces réalités lourdes de la compétition électorale en France. Car proposer une formation individuelle sur la manière de mener une campagne électorale paraît être une option très limitée dans l’espace politique : l’ultra-majorité des parlementaires est élue en se présentant sous l’étiquette d’un parti. Un candidat sans étiquette n’a presque aucune chance de se faire élire à l’échelle d’une circonscription. De la même manière, dans une commune ayant dépassé les deux à trois milliers d’habitants, les partis ont très généralement le leadership sur les candidatures pour leur capacité de rassemblement sur les listes. Les cours de l’ISSEP n’ont donc qu’une utilité individuelle à la personne qui souhaite obtenir des conseils afin de gravir des échelons dans le système politique, mais aucun miracle n’est possible face à la grande puissance des partis.

L’apprentissage théorique des premières années d’étude – accessible après la validation d’un Bac+3 – est censé apporter à l’étudiant une culture générale du fait du large panel des matières et enseignements dispensés, de l’histoire à l’économie en passant par les lettres ou la philosophie. L’ISSEP se rêverait donc en Sciences Po de droite, mais les limites de cette maquette apparaissent clairement dans le sérieux des enseignements dont les professeurs restent inconnus jusqu’ici. Une école dont le « Magistère » souhaite former à la pluridisciplinarité ne peut pas prétendre fournir une telle quantité de disciplines en comparaison aux universités, du simple point de vue des ressources et des moyens. Plus encore, la connotation très à droite de l’école casse immédiatement le sérieux nécessaire à avoir sur des matières que certains étudiants n’auront jamais étudiées auparavant, et qui nécessitent une introduction. L’apprentissage des fondements d’une matière à travers le prisme d’une idéologie ne peut que favoriser les raccourcis et les approximations. Rien de scientifique à cela, mais simplement une préparation des futurs étudiants à être placés sur les starting-blocks d’une manière globalement unique de penser.

Crédibiliser les idées de droite et d’extrême droite ?

Au-delà de leur association au racisme et à la xénophobie, si les partis d’extrême droite tels que le Front national sont si vivement critiqués, cela est notamment lié à une faiblesse certaine dans la construction des arguments. En fondant une école de cette envergure, Marion Maréchal souhaite non seulement façonner son expérience dans le monde civil, ce qui pourrait à l’avenir lui servir en cas de retour dans la politique. Mais la mission qu’elle s’est donnée serait peut-être plus large et consisterait en une dynamique de crédibilisation des idées de droite parfois légèrement diffusées. En mettant à l’écart certaines doctrines ordolibérales qui priveraient l’économie du débat, il est tout à fait concevable d’être critique à l’égard de l’euro ou de la politique européenne. De la même façon qu’il est normal de pouvoir se montrer critique à l’égard de la politique migratoire, des frontières ou de l’identité. Cela dit, ces domaines sociaux ont fait depuis deux siècles l’objet d’études scientifiques très poussées : émettre un argument requiert un minimum de connaissances dans le sujet abordé. Il est par exemple souvent reproché à Marine Le Pen son incompétence dans le domaine économique, à l’image du débat présidentiel lorsqu’elle abordait la question de l’euro.

Marine Le Pen consultant ses notes lors du débat présidentiel
Marine Le Pen consultant ses notes lors du débat présidentiel

Fonder une institution de sciences sociales où la droite peut s’épanouir révèle une aspiration un peu plus sérieuse à l’expression démocratique et à une volonté d’endiguer les approximations du populisme. Mais le projet de Marion Maréchal doit fournir les preuves de son efficacité car pour le moment, les bases annoncées apparaissent fragiles – d’autant plus que les frais d’inscription risquent d’être très élevés.

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