Asie International

ANALYSE. Corée du Nord : la diplomatie de l’enracinement

La très attendue rencontre de Sentosa du mardi 12 juin 2018 entre le Président des Etats-Unis Donald Trump et le leader de la République Populaire Démocratique de Corée, Kim Jong Un, s’est achevée par la signature d’un accord déjà décrit par la presse occidentale comme « historique ». Le document signé par les deux dirigeants contient notamment un engagement de la Corée du Nord à travailler à une totale dénucléarisation de la péninsule coréenne, l’établissement de nouvelles relations entre les deux pays, la réaffirmation d’une volonté de construire un climat de paix et de prospérité. Deux pays qui fût jadis en conflit lors de la guerre de Corée de 1950-53 où les troupes du Général MacArthur sous pavillon onusien repoussaient l’invasion du Nord sur le Sud jusqu’au 38ème parallèle, établissant un statu quo ante bellum.

Alors que la communauté internationale se réjouit de voir ces deux chefs d’État enfin montrer des signes concrets de coopération et de diplomatie, il est légitime de se questionner sur les motivations expliquant un total renversement de situation, où il y a encore quelques mois, les deux pays se menaçaient d’anéantissement nucléaire total.

Un revirement tactique

 Plusieurs points pourraient expliquer cette volonté nord-coréenne de dialoguer avec Donald Trump. Il serait possible d’évoquer de manière préliminaire l’étouffement de l’économie nord-coréenne exercée par les multiples sanctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Le 23 décembre 2017, après le tir d’un missile intercontinental par Pyongyang, le Conseil de Sécurité vote à l’unanimité un dixième train de sanctions depuis 2006, notamment la réduction d’exportations pétrolières vers la République démocratique, représentant une baisse de 75% d’approvisionnements en diesel et kérosène. La volonté de dialogue de Pyongyang pourrait donc, en partie, s’expliquer par la suffocation de son économie, de plus en plus isolée et étranglée par les conséquences de ses précédents essais nucléaires et balistiques. Une explication donc, mais plus indirecte que directe car le retournement de situation est bien trop brutal pour laisser cette première hypothèse expliquer l’intégralité du processus de rapprochement américano-coréen.

Tour du Juche à Pyongyang, symbole de l'idéologie communiste nord-coréenne. 
Tour du Juche à Pyongyang, symbole de l’idéologie communiste nord-coréenne. 

La priorité de Kim Jong-Un est la survie de l’idéologie autocratique du Juche, instaurée par le défunt dirigeant Kim Il-Sung. Un régime politique totalement isolé ne peut survivre indéfiniment. La Chine communiste l’avait bien compris, en 1979, l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir va venir bouleverser une Chine profondément maoïste pour l’intégrer sur la voie du capitalisme, ou « socialisme de marché ». Une totale contradiction avec le dogme communiste. Mais il s’agissait à l’époque de préserver le régime politique communiste chinois, qui certes, s’ouvre au libéralisme mais qui intérieurement reste une dictature brutale, comme le montre la répression sanglante de Tien An’Men en 1989. Ici, pour la Corée du Nord, l’enjeu est comparable. Elle se doit de pérenniser et faire perdurer un communisme d’Etat, et se doit ainsi de s’ouvrir, dans le cas présent, diplomatiquement.

L’arme nucléaire comme outil de légitimité

Ainsi, ce revirement peut apparaître comme brutal et inattendu, finalement il pourrait s’inscrire dans un trend, dans un processus long et déterminé. Ce processus d’ouverture s’est effectué à travers la construction d’une force nucléaire dissuasive opérationnelle.

La constitution d’une force de dissuasion nucléaire ne se serait pas forcément effectuée dans une logique offensive ou simplement dissuasive, mais plutôt, logiquement, dans une logique diplomatique, comme arme de pression.

La constitution par la Corée du Nord d’une force de dissuasion nucléaire l’a amenée à son apogée politique, en termes d’influence et d’attention du reste de la communauté internationale. La Corée du Nord va forcer la première puissance militaire du monde, les États-Unis à négocier avec elle, elle va donc apparaître comme acteur diplomatique incontournable du moment.

Donald Trump et Kim Jong Un à Sentosa, le 12 juin 2018, Singapour.
Donald Trump et Kim Jong Un à Sentosa, le 12 juin 2018, Singapour.

En forçant les États-Unis à négocier avec lui, Kim Jong Un va faire apparaître son pays, via l’outil de l’arme nucléaire, paradoxalement, comme une puissance de plus en plus légitimée. Ainsi, c’est à travers le processus de dénucléarisation supporté par le leader nord-coréen qu’il va dépeindre son gouvernement comme plus « raisonnable », un gouvernement avec lequel dialoguer sera désormais indispensable. Ainsi, la force nucléaire nord-coréenne est un moyen de pression politique, elle lui permet d’imposer à ses puissants adversaires diverses conditions, comme l’arrêt des manœuvres militaires américaines et sud-coréennes, acté dans l’accord de Singapour signé le 12 juin. Mais, elle est aussi un moyen de « légitimation » dans le sens qu’à travers les volontés de Kim Jong Un d’apparaître ouvert à la dénucléarisation de la péninsule, il dédiabolise sa position et vient consolider les bases fragiles de son régime, il attire les projecteurs en sa faveur, en incitant les américains à négocier avec lui. Ainsi, tout en répondant aux objectifs primaires des américains de voir la Corée du Nord se débarrasser de l’arme atomique, Kim Jong Un pourraient se voir obtenir des concessions américaines vis-à-vis des différentes sanctions internationales, lui permettant in fine une ouverture diplomatique et économique, venant consolider, ou du moins accorder un sursis au régime politique nord-coréen.

Un gain mutuel

L’accord de Singapour du 12 juin 2018 n’est évidemment pas à sens unique. Les deux dirigeants ont ici chacun « besoin » l’un de l’autre. Comme il l’a été avancé plus haut, Kim Jong Un nécessite l’investissement de Donald Trump dans ce « deal », le but premier étant la survie du régime par la coopération diplomatique pour soulager le pays des sanctions internationales pesantes.

Pour Donald Trump, ventant ses talents de dealmaker et businessman de haut vol, l’enjeu est de taille. Il doit convaincre son électorat, mais aussi au monde entier, que lui et lui seul a été capable de faire plier le dictateur nord-coréen par son habilité à la négociation.

Le Président américain est en effet dans une période de préparation d’un évènement politique crucial : les élections de mi-mandat de novembre 2018. Le Républicain ne peut se permettre de voir le Grand Old Party évincé de la Chambre des Représentants et du Sénat, évènements pouvant remettre en cause sa crédibilité à une éventuelle réélection en 2020, mais également à l’ouverture d’une procédure d’impeachment, si les démocrates estimaient que le rapport du Procureur spécial Mueller donnerait assez d’indications sur une suspicion de collusion avec la Russie pour la campagne présidentielle de 2016.

Autant d’arguments plausibles à avancer pour expliquer cet évènement historique du 12 juin 2018. Bien d’autres explications pourraient intervenir, les raisons et ambitions apparentes d’États aussi sombres et impénétrables que la République populaire démocratique de Corée peuvent parfois masquer une vérité difficilement cernables pour les journalistes.

Cependant, il ne semble pas non plus naïf d’affirmer que ces deux dirigeants disposent d’intérêts différents mais néanmoins convergents, où l’un se doit d’assurer un futur à un régime autocratique totalitaire menacé d’extinction et l’autre assurer un avenir à un mandat présidentiel déjà largement controversé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *