Médias

ANALYSE. Comment la défiance envers les médias s’explique-t-elle ?

Selon un sondage réalisé par Kantar/Sofres pour La Croix en janvier 2018, entre 62 et 68% des personnes interrogées estiment que les journalistes sont dépendants des pressions des partis politiques, du pouvoir et de l’argent. Syndrome d’une profession suscitant – de la même manière que celle de responsable politique – le plus de méfiance chez les citoyens. Ce constat fait partie d’une longue liste de dysfonctionnements ou de défauts émis par Pierre Bourdieu dans ses travaux il y a une vingtaine d’années.

Cette représentation péjorative des médias est liée à divers facteurs et tensions contenus dans l’analyse du champ journalistique. Le sociologue français Pierre Bourdieu émettait en 1996 de très nombreuses réserves envers cet univers avec son essai Sur la télévision et l’emprise du journalisme.

Un effet de caste et de connivence

Si la crise de la représentation actuelle s’adresse particulièrement à l’univers politique, elle n’en touche pas moins l’univers médiatique. Plus qu’une porosité, ces deux champs se situent dans une interdépendance très forte – à laquelle participent également les métiers de communicant et de sondeur.

L’analyse sociologique couramment admise explique cet effet de bulle par une appartenance à un milieu social commun. La fréquentation des mêmes grandes écoles comme Sciences Po en témoigne. Plus encore aujourd’hui, la massification de l’enseignement supérieur a amplifié la frontière étanche entre les filières sélectives et l’université en accès libre. Cette « oligarchie de l’excellence » qui persévère ne présage pas une amélioration du lien entre les citoyens et le monde médiatique qui en émane.

Entrée de Sciences Po Paris par laquelle sont passés de nombreuses personnalités publiques Crédit : Wikimedia Commons

Car au-delà même du journaliste qui traite l’information à partir de la construction sociale précédemment énoncée, les rédactions subissent de plus en plus une « circulation circulaire de l’information ». Les médias ne cessent de vouloir se diversifier sur la forme – notamment en s’étendant sur les réseaux sociaux ou avec des formats courts et jeunes – mais sur le fond, l’information est totalement homogénéisée. Bourdieu rappelle dans son analyse que les journalistes sont ceux qui lisent le plus les journaux (parfois plusieurs). Il y a un mimétisme presque mécanique qui s’effectue dans cette corporation, dans le sens où l’information se répète tellement que les articles de presse ou les journaux télévisés finissent par adopter des angles d’analyse et des points de vue similaires. Ce phénomène est une des raisons explicatives du lien brisé entre les médias et les citoyens qui ne se sentent ni représentés ni entendus.

La télévision, un potentiel gâché

La crise de la représentation émane de nombreux autres facteurs en ce qui concerne les journalistes. Les fins économiques de l’information ont entraîné une confusion entre la représentation démocratique et la démagogie.

Bourdieu rappelle simplement la différence qui existe entre la représentation pure du peuple et sa représentation biaisée par des leviers économiques qui agissent comme des tensions ou des rapports de force : l’audimat et le financement du média.

Le souhait pour un média ou une chaîne de télévision de dégager une influence dans le champ journalistique (de déformer l’espace autour de soi au sens métaphysique qu’utilise le sociologue) se traduit par une concurrence avec ses confrères dans le cadre du marché de l’audimat. L’homogénéité de l’information est telle que la course aux parts de marché se convertie par la course aux scoops, à l’information de l’urgence et l’intervention grossière d’« experts » ou de « spécialistes » dont la légitimité est parfois plus que douteuse. Il suffit de regarder les chaînes d’information en continu pour comprendre ce phénomène. En janvier 2015, BFMTV annonce en temps réel pendant la prise d’otage de l’Hyper Cacher que des clients se sont dissimulés dans la chambre froide du magasin : alors même que le terroriste pouvait au minimum avoir à sa disposition un smartphone pour consulter l’actualité. Ce fast-thinking porté à son paroxysme est symbolique du mal qui ronge ces médias audiovisuels.

Hyper Cacher au lendemain de l’attaque. Crédit : Wikimedia Commons

La conquête de l’audimat et le succès commercial sont devenus courants au sein même des médias depuis les années 1960-1970. Bourdieu insiste sur ce point pour comparer la situation avec le XIXème siècle où ces réflexes économiques étaient très largement considérés comme suspects dans le milieu artistique et les débuts de la presse.

Des logiques économiques associées au droit à l’information

Dans un pays républicain et démocratique où la liberté de presse est institutionnalisée, l’accès à l’information en toute transparence doit être considéré comme un droit. La France est pourtant classée 33ème (2018) dans le classement sur la liberté de la presse produit par Reporters sans frontières. Si la presse reste libre sur le plan politique, elle est relativement dépendante du monde de la finance, des grands conglomérats industriels et des fortunes.

Ces propriétaires participent à un rapport de force avec l’information dans le cadre du champ journalistique, cela pose de multiples questions d’éthique.

Par exemple, comment les journalistes de BFMTV ont-ils dû annoncer à l’antenne en 2016 que leur patron Patrick Drahi était mentionné dans l’affaire des Panama Papers ? Ou comment TF1 doit-elle évoquer un concurrent de la maison Bouygues dans ses journaux télévisés ?

Patrick Drahi, propriétaire de NextRadioTV (BFMTV, RMC…). Crédit : Wikimedia Commons

Autant de leviers économiques qui permettent à ces fortunes d’étendre leur influence sur la population à travers l’accès à l’information. De la même manière que les annonceurs publicitaires ont une capacité à exercer des pressions économiques sur des chaînes dans le traitement de sujets qui peuvent les concerner.

Serait-il imaginable de diffuser l’émission Cash Investigation sur Canal+, chaîne derrière laquelle se trouve Vincent Bolloré ?

Une transcription de l’information filtrée par les « lunettes » des journalistes et leurs mécanismes sociaux

La télévision agit comme un instrument de masse sur l’opinion publique à travers l’inculcation de représentations. Avec l’apparition des réseaux sociaux et du web en général, le phénomène s’est glissé vers des plateformes numériques, mais la télévision reste pour une part considérable de la représentation de l’actualité chez les Français. Les journaux télévisés de 13h et 20h ainsi que les « décryptages » et autres « analyses » des chaînes d’information en continu constituent un élément de socialisation majeur. Le JT de TF1 réunit largement plus de Français chaque soir que l’intégralité de la presse écrite en une journée.

Cela nécessite de la part des journalistes une prise de conscience intellectuelle de leur pouvoir sur la représentation que peut avoir la population d’un fait. Bourdieu rappelle la métaphore de « fonctionnaires de l’humanité » utilisée par Husserl pour désigner les intellectuels. Mais les journalistes peuvent-ils être considérés comme des intellectuels à part entière ? Cette tension interroge, certes, sur la définition et les contours de l’intellectuel, mais plus encore sur les capacités culturelles du journaliste à équilibrer son analyse du fait d’actualité, et de sa portée historique et sociale dans une société moderne.

Les journalistes utilisent des « lunettes » selon l’expression utilisée par Patrick Champagne dans La misère du monde (1993). Le sociologue utilise l’exemple des émeutes urbaines pour concrétiser cette métaphore. Les journalistes appliquent un principe de sélection dans leur traitement de l’actualité en ne reprenant que les éléments « catchy », spectaculaires et qui attirent l’attention : le feu, la violence, les vitres brisées… C’est une sélection implicite liée à la représentation qui est faite de l’événement. Il s’agit là d’un mécanisme très parlant de ce que représente la « société de l’urgence ».

Dans quelle mesure la parole des « experts » doit-elle être prise en compte ?

Il se trouve que la télévision et les médias modernes de masse ont au contraire permis à des individus – dont la légitimité est à définir – de s’y infiltrer dans le but d’être considérés comme des savants aux yeux de la population. C’est-à-dire, loin de la reconnaissance traditionnelle et classique d’un milieu scientifique, qu’il s’agisse de sciences physiques ou sociales. Comme nous l’avons vu précédemment, il s’agit ici d’évoquer le cas des « experts », des « spécialistes » ou des « observateurs ». Bourdieu pointe du doigt l’appellation de ces intervenants à qui l’on attribue tantôt l’étiquette d’« essayiste », tantôt celle de « sociologue » associée en filigrane à leur nom en bas de l’écran.

La présence répétée de ces mêmes visages sur nos écrans – dans les diverses matinales et décryptages de l’actualité – finit par les légitimer. Apparaît dès lors des individus dont la parole compte, avec une connaissance fine des sujets traités. Pourtant ces analyses méritent-elles réellement un crédit de cet envergure ou ne faudrait-il pas mieux faire intervenir des jeunes chercheurs dont la connaissance des enjeux est probablement plus importante ?

La conclusion de Bourdieu est sans appel et incite à une réflexion sur les médias tant elle se confirme 20 ans après : la télévision a bien plus servi à alimenter la complaisance narcissique des journalistes en agissant comme instrument d’expression symbolique qu’à incarner un « extraordinaire instrument de démocratie directe ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *