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Nucléaire, où va-t-on ? Episode 1. Tour d’horizon hexagonal du problème

L’ICAN (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires) a reçu le prix Nobel de la paix le 6 octobre 2017 pour sa lutte contre les armes nucléaires. Un sujet délicat dans l’Hexagone, qui concerne pourtant la sécurité de toute l’humanité. Le gouvernement français ne semble pas attentif à cette problématique, malgré l’élaboration de potentiels traités.

Prix Nobel de la paix : boycotté par les puissances occidentales ?

Le 10 décembre, la cérémonie du prix Nobel de la paix, lors de laquelle l’ICAN a fait un discours, a eu lieu à l’Hôtel de Ville d’Oslo. A cette occasion, le prix a été confié à Setsuko Thurlow, une des représentantes du collectif, qui a également survécu au bombardement d’Hiroshima. D’autres rescapés de Nagasaki et Hiroshima étaient présents, appelés les Hibakusha (mot japonais qui désigne les survivants des bombardements atomiques des deux villes japonaises). Mais l’absence des puissances occidentales telles que la France, les Etats-Unis et le Royaume-Unis étaient à déplorer. Pourtant, ces pays sont bien détenteurs de l’arme nucléaire. Habituellement les représentants envoyés sont des ambassadeurs. Cette année, uniquement des diplomates mineurs étaient présents.

La campagne ICAN a été lancée en 2007. Elle regroupe entre 400 et 500 organisations non gouvernementales présentes dans près de 100 pays. En 2015, cinquante-six d’entre elles étaient françaises. Leur but étant de faire pression sur les gouvernements pour abolir les armes nucléaires, l’ICAN milite pour la mise en place d’un traité légiférant cette interdiction. La campagne s’appuie notamment sur le soutien de Ban Ki-Moon, le 8ème secrétaire général des Nations Unies de 2007 à 2016.

Dominique Lalanne lors d’une conférence à Lannion le 12 décembre.

L’ICAN à l’ONU en 2016, la France encore absente

En février 2016, un groupe de travail a été mis en place. Les représentants de l’ICAN France se sont trouvés pour la première fois à l’ONU aux côtés de diplomates du monde entier afin de faire avancer les négociations et proposer des mesures juridiques concrètes. « Nous pouvions discuter et les influencer et ça, ça change les choses », a déclaré lors d’une conférence Dominique Lalanne, ancien directeur de recherche en physique, l’un des représentants français de l’ICAN. Lors de son discours face à l’ONU, Silene Théobald -membre de l’ICAN- a déclaré qu’elle déplorait « l’absence de la France, et des huit autres Etats qui possèdent des armes nucléaires » avant de clôturer son discours en précisant que « ces efforts doivent aboutir à la négociation d’un traité d’interdiction, pour assurer la sécurité de tous, dans un monde sans armes nucléaires. »

Et la loi ?

Concernant la législation et les traités internationaux, une première idée fut d’interdire la production de plutonium, un élément essentiel pour fabriquer la bombe. Au premier abord efficace, cette alternative serait dans la pratique stérile. Des pays comme la France ont déjà un stock de plusieurs tonnes, et il faut seulement quelques kilogrammes pour fabriquer une seule bombe. Les réserves compenseraient donc la non-production. La France serait donc en capacité de voter favorable à un tel traité, puisqu’elle aurait déjà des bombes de côté.

Le 23 décembre 2016, l’Assemblée Générale de l’ONU a voté la résolution L41 dans le but de mettre en place un traité d’interdiction : il a été adopté à 76 %. L’Autriche, la Suède, l’Irlande, le Mexique et 118 autres pays ont voté en faveur de ce traité.

Néanmoins, neuf participants (la France, les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni, la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord, et l’Israël) ont boycotté le vote, favorisant indirectement le nucléaire. Les Pays-Bas, unique membre de l’OTAN à assister aux discussions, ont finalement fini par voter contre, tout comme le Japon, pourtant victime de frappes nucléaires. Comme le souligne Le Monde, le traité sera probablement plus symbolique et historique qu’efficace.

En 1970 (1992 pour la France), le Traité de Non-Prolifération (TNP) des armes nucléaires a été signé. Il faut savoir qu’aux yeux du droit international, seulement la « bonne foi » est l’autorité supérieure qui régit un traité. Cette bonne foi peut donc être sujette à différentes interprétations et représentations qui dépendent des intérêts des puissances, ainsi que des contextes politiques. Un traité signé et ratifié par la France. Son entrée en vigueur reste cependant « bloquée » par des pays comme les Etats-Unis et la Chine, qui ont signé le traité mais ne l’ont pas ratifié.

Un Traité d’Interdiction Complète des Essais Nucléaires (TICEN) est en cours de discussion depuis plus de 20 ans. Sa signature a été lancée en 1996 à New-York, mais pour qu’il entre en vigueur, il faut qu’il soit ratifié par 44 détenteurs de la technologie nucléaire. Aujourd’hui, seulement 35 pays l’ont ratifié.

Manifestation à Flamanville contre le nucléaire en octobre 2016 ©Malika Barbot/Worldzine

Une majorité de pays -non nucléaires- sont favorables à l’élaboration de tels traités. Mais les négociations restent figées. L’entièreté de la chaîne de conception, de production et de réflexion autour des armes nucléaire serait impactée, c’est à dire les banques et sociétés financières, les recherches et l‘industrie, ainsi que tout le complexe militaro-nucléaire. Ce qui ouvre une large problématique économique pour les pays détenteurs et promoteurs, qui sont souvent les États dont la voix est le plus écoutée.

L’arme nucléaire, une « assurance vie » à la française

Au travers d’une analyse Freudienne, on perçoit le rôle du père comme étant très important. Dans l’identité française, ce rôle paternel est lié au Général De Gaulle, considéré comme le père fondateur de la Vème république. C’est lui qui a initié le programme de recherche de l’énergie nucléaire militaire afin de mettre en forme la dite « force de dissuasion nucléaire française ». Dans un contexte d’après-guerre, cette initiative s’était inscrite dans une crainte de revivre l’invasion nazie. Cette pensée a été prolongée durant la guerre froide, et le dépassement du traumatisme, annoncé par De Gaulle, s’est peu à peu inscrit dans les moeurs politiques. Ainsi, François Mitterrand avait affirmé : « L’arme nucléaire, c’est moi ! »

En février 2015, François Hollande lui lâchait en guise de réponse : « Les bombes nucléaires sont comme notre assurance vie, elles garantissent notre sécurité et notre liberté ». L’arme nucléaire est alors perçue et défendue comme étant une sorte de bouclier contre les envahisseurs : une idée avancée par le Général, difficilement remise en cause.

Emmanuel Macron s’élance lui aussi dans cette « tradition nucléaire ». Dès le début de son mandat, il a évoqué son positionnement envers les armes nucléaires. Lors du Congrès de Versailles du 3 juillet 2017, il a précisé : « Notre environnement […] se caractérise par l’accumulation des menaces » et souligne alors que « notre outil militaire revêt dans ces circonstances une importance majeure ». Pour le Président, « la clé de voûte de notre sécurité » serait la dissuasion.

La dissuasion nucléaire est au cœur de notre défense, elle est la garantie de nos intérêts vitaux et j’en suis le garant – Emmanuel Macron

Florence Parly, la ministre des armées, a confirmé cet attachement de la France vis à vis du nucléaire comme moyen de pression. Le but ? « Maintenir la souveraineté de notre pays ». Lors de son discours pendant la clôture du colloque Résistance et Dissuasion le 5 octobre 2017, elle parle d’une « exceptionnelle aventure atomique » et déclare qu’il est impossible de retracer « l’épopée du nucléaire sans parler de celui qui en fut le grand fédérateur : le général de Gaulle […] La guerre froide n’a fait que confirmer ces nécessités et y a ajouté un élément nouveau : se doter de l’arme nucléaire était devenu nécessaire pour assurer la paix et la stabilité, se doter d’une force de frappe pour ne pas être frappé soi-même. »

Dossier réalisé par Malika Barbot et Laureline Pinjon

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