Cinéma

CRITIQUE. Chambre 212. Ce que l’absurde dit du vrai.

CINEMA. Présenté à Cannes dans la catégorie Un certain regard, le nouveau long-métrage de Christophe Honoré était projeté à Londres dans le cadre du French Film Festival UK. Entre théâtre et cinéma, Chambre 212 a pris le meilleur des deux mondes, porté par un quatuor surprenant.

Alors qu’il découvre que sa femme l’a trompé, Richard (Benjamin Biolay) se trouve anéanti, forcé de constater que la fidélité qu’il avait érigée en principe fondateur n’importait pas à son épouse. Exilée dans l’hôtel de l’autre côté de la rue, Maria (Chiara Mastroianni) est amenée à faire le point sur ces 25 ans de mariage à la lumière de témoignages pour le moins inattendus.

La chambre 212 est celle de cet hôtel dont les néons se reflètent dans les vitres de l’appartement de Richard. Celle où elle va passer la nuit avec cette tentante possibilité d’espionner son mari qui déambule de l’autre côté de la rue, se traînant péniblement d’une pièce à l’autre.

Chiara Mastroienni

L’exposition du monologue intérieur

Christophe Honoré donne de l’espace pour les monologues intérieurs, des cheminements de pensée, des conflits émotionnels. Les personnages évoquent les regrets, les souvenirs, d’un regard, suggèrent leur amertume. Pétris des insécurités de leur âge, tous se réfugient d’abord dans le reproche, puis, s’élancent les uns vers les autres, poussés à faire le constat de leur dépendance mutuelle. Entre existences véritables, fantasmes, tous viennent camper un rôle et déclencher les émotions des autres.

Anachronismes, allégories, le metteur en scène trouve dans l’absurde bien plus de réalité que ce qui serait offert dans un registre plus classique. Les réflexions du réalisateur sont posées dans la bouche de ses protagonistes. Si ces derniers doivent être des doubles, fraîchement échappés d’un passé enfoui, c’est possible. Si ces personnages doivent incarner « la volonté » ou un mauvais sosie de Charles Aznavour, pourquoi pas ?

Benjamin Biolay

La poésie comme personnage

Magistralement mise en scène, l’intrigue se déroule, flamboyante, en offrant partout de la poésie à qui veut bien la saisir. Le réalisateur nous en fait voir de toutes les couleurs. Des tons jaunes, représentatifs du personnage de Richard, que l’on retrouve sur un t-shirt ou sur les murs de la chambre d’hôtel, aux tons bleutés que l’on prête à Maria, avant que la professeure de piano Irène Haffner (Camille Cottin) ne les lui vole. Chevauchant les images, on trouve quelques épisodes musicaux mémorables, comme celui où Irène entonne Could it be magic avant que Barry Manilow ne reprenne le flambeau. Un morceau qui était fait pour le cinéma.

Entre ces séquences d’évasion, des mots, percutants, drôles, cyniques. Avec un lyrisme, parfois surdosé, Honoré pose des réflexions pertinentes sur le couple, l’âge, la sexualité. Répartie cinglante, tendresse pudique, on trouve dans Chambre 212 une intelligence verbale qui donne au film une justesse que la poésie du texte ne favorisait pourtant pas.

Un quatuor en osmose

Pour que tant de théâtralité et de folie créatrice sonnent juste, encore faut-il que le casting puisse délivrer de la spontanéité. Et c’est dans l’ensemble chose faite. On rend enfin au ton cynique et désabusé de Benjamin Biolay un peu de second degré. Trouver du ridicule dans ce personnage sombre n’est finalement pas si difficile. On a pour Chiara Mastroianni une empathie coupable. Parce qu’on se perd avec elle dans cette folie sans limites, ces incohérences que, comme elle, on finit par accepter. Repartie de Cannes avec le prix d’interprétation féminine, l’actrice française déroute par le naturel avec lequel elle incarne cette femme indépendante, libre et séductrice.

Camille Cottin

Quant à Camille Cottin, dont la présence inonde le cinéma français ces derniers temps, on lui trouve une vulnérabilité nouvelle. Une sensibilité que l’on accueille à bras ouverts tant on lui a prêté le même rôle de parisienne désabusée et caractérielle. Il y a dans ses peurs quelque chose de délicieusement rafraîchissant. Des peurs que tentera de calmer son alter-ego, de 25 ans son aînée, délicieusement campée par Carole Bouquet. C’est toute une palette de jeu qui s’expose devant la caméra d’Honoré. Un jeu qui, comme le scénario, emprunte au théâtre et au cinéma ce qu’ils ont de plus efficace.

En somme, Chambre 212 étend le champ des possibles en concentrant son intrigue en quatre personnages et moins de rues encore. Quoi de plus théâtral qu’un film qui a besoin de si peu pour être si grand ?

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