Culture

INTERVIEW. Julien Neel, auteur de la BD Lou! : « C’est comme si tu créais des figurines et que tu jouais avec »

BANDE-DESSINÉE. Du 28 au 30 octobre 2016, le festival Quai des Bulles nous ouvrait ses portes à Saint-Malo pour sa 36e édition. Worldzine est allé à la rencontre de plusieurs artistes. Julien Neel, l’auteur de la bande-dessinée Lou!, a répondu à nos questions. De la BD à la série d’animation en passant par le cinéma, Lou! rencontre un succès phénoménal depuis ses débuts. Julien Neel a su créer un personnage attachant et nous en dit plus sur l’héroïne qu’il a créé.

Worldzine : On vous a connu grâce à la BD Lou !. Comment ça a démarré, cette aventure ?

Julien Neel : Ça a commencé de façon un petit peu surprenante. Je faisais de la BD pour mon plaisir sans imaginer un seul instant que ça intéresserait des gens. C’est à dire que je faisais ça pour mes amis, pour ma famille, pour mes copains… J’étais graphiste à côté de ça, je faisais des jeux vidéos et des choses comme ça. Donc j’avais mis sur internet un book où il y avait mon travail et j’avais mis quelques pages de BD. Le directeur de la collection Tchô ! [Qui a été créée à l’initiative de Zep, l’auteur de Titeuf], m’a contacté et m’a demandé si je voulais travailler pour le magazine et si je voulais développer une idée de série. Moi j’ai une petite fille qui venait de naitre à ce moment là. Comme il n’y avait pas beaucoup dans la bande-dessinée jeunesse et dans le magazine d’héroïne, je me suis dit que ce serait intéressant d’avoir une bande-dessinée avec une héroïne tout simplement, pour qu’elle puisse s’identifier en grandissant.

Mes lectures de bandes-dessinées étaient variées. Je lisais autant de comics que de mangas et de BD franco-belges, mais aussi beaucoup de choses indépendantes, beaucoup de choses intimes… Et donc l’idée c’était aussi de travailler pas uniquement sur l’humour et sur le gag en une planche mais de raconter les affres de l’adolescence avec tout le panel d’émotions qu’il peut y avoir. Je me suis beaucoup servi de mon enfance, de ma vie quotidienne et du réel pour alimenter tout ça et pour en faire une espèce d’univers alternatif.

WZ : Ce qui est intéressant avec le personnage de Lou c’est qu’elle grandit. Souvent dans les BD, les personnages ne grandissent pas. C’était un désir de la faire grandir ?

J.N. : En fait c’était pas tant un désir qu’une impossibilité technique. C’est à dire qu’à la base la collection Tchô ! c’était une collection de gags en une planche comme Gaston, Titeuf, etc… Et en fait je me suis rendu compte que j’y arrivais pas. Bêtement, j’arrivais pas à écrire des personnages sans mémoire. Le principe du gag en une planche ou du strip comme Peanuts ou des choses comme ça… Même les Simpsons, on a l’impression qu’on les réinitialise à la fin de chaque épisode et qu’ils ont pas de mémoire. Et en fait au fur et à mesure en écrivant l’histoire d’une adolescente je me suis rendu compte que c’était très dur pour moi de faire ça. Et à partir du moment où elle avait une mémoire, elle devait forcément grandir. À partir du tome 2 j’ai commencé à me dire « Voilà, j’assume le fait qu’elle grandisse » et à partir de là j’ai commencé à structurer la série en me disant il y aura huit tomes et on parlera de son adolescence. Et sur ces huit tomes on va la faire grandir à chaque fois. Et c’est aussi pour moi une façon de me mettre en danger à chaque album. C’est ce que j’essaie de faire le plus possible. J’essaie de ne pas rester sur les mêmes mécaniques ou les mêmes acquis et de tout remettre en cause.

WZ : Alors Lou, elle va grandir jusqu’à quel âge ?

J.N. : Le tome 8 va clôturer une sorte de cycle sur l’adolescence de Lou. C’est ce que j’avais vraiment défini déjà en faisant le tome 2. Mais pour autant, en fait je me rends compte que je continue à m’amuser avec les personnages autant qu’au début et de plus en plus avec les personnages, l’univers, les personnages annexes et tout… Donc l’idée c’est vraiment de boucler ce huitième tome sur l’adolescence de Lou et après de repartir sur quelque chose qui serait une suite sans en être une. Ça continuera à parler de ces personnages et de leur évolution non chronologique. Pour l’instant c’est vraiment en développement parce que j’ai pas encore écris le tome 8 mais je commence à penser déjà à cet après.

WZ : Vous disiez que vous vous inspiriez de choses que vous avez vécu. Est-ce qu’il y a des scènes ou des personnages de Lou qui sont identiques à ce que vous avez vécu ?

J.N. : Des scènes et des personnages surtout. Par exemple, la grand-mère de de Lou c’est vraiment ma grand-mère, sauf que ma grand-mère était plus trash encore. La mère de Lou c’est alternativement un mélange de ma mère, de mon père que j’ai connu par contre et de moi. Le cimetière des autobus où Lou va trainer son spleen dans le tome 3, c’est un endroit que j’ai bien connu. C’était en banlieue d’Argenteuil où j’ai grandi et où effectivement j’allais me réfugier aussi au paroxysme de mes troubles adolescents. Il y a pleins de petits éléments du réel comme ça. Quand on connaît ma vie c’est assez marrant parce qu’il y a pleins de choses qu’on peut coller. Quand Lou a eu un petit frère, c’est simplement que j’ai eu un fils en fait. Les trois quarts des choses que dit le petit frère dans le tome 6 c’est des vraies phrases de mon fils, des vrais mots d’enfant.

WZ : La BD Lou! a ensuite été adaptée en série d’animation, c’est parti de quoi ?

J.N. : Pour la série d’animation c’est des producteurs, Go-N Production, qui sont venus me voir au tout début. Je venais de sortir le premier tome, ils ont eu le coup de foudre et ils m’ont proposé de travailler sur cette adaptation. C’était une chouette aventure. Pour autant, je commençais et j’avais pas tellement de crédit en tant qu’auteur donc ça a été écrit et réalisé par d’autres personnes. C’est une série qui a ses qualités mais qui n’était pas non plus complètement ma vision du personnage. C’est pour ça d’ailleurs que quelques années après quand un producteur de cinéma est venu me voir pour me proposer la même chose je lui ai dit : « J’ai pas envie que quelqu’un d’autre adapte Lou ! et la seule solution c’est que ce soit moi qui l’adapte au cinéma ». Je lui ai dit ça pour le faire fuir et en fait il m’a dit « Ben banco ! ». Donc là, j’ai acheté Le cinéma pour les nuls et les entretiens Hitchcock-Truffaut. Je me suis mis à bosser là dessus et j’ai réalisé le film que pour le coup j’ai écrit et réalisé moi-même.

WZ : Passer derrière la caméra, c’était une envie depuis toujours ou vous y avez été amené par cette opportunité ?

J.N. : Réaliser un film, faire de la bande-dessinée, pour moi enfant c’était des espèces de rêves. J’ai toujours écrit des histoires, j’ai toujours fait de la bande-dessinée… Quand j’étais petit je faisais des films en stand motion avec mes Playmobils et tout ça. Mais en fait j’étais peut-être trop raisonnable et j’essayais même pas d’accéder à ces rêves de devenir réalisateur ou auteur de bande-dessinée. C’est des choses qui se sont imposées comme ça. J’ai une chance inouïe d’avoir rencontré ces gens et d’avoir eu ces opportunités pour faire tout ça.

WZ : Même si la série ne correspondait pas totalement à votre vision de la BD, voir votre personnage Lou s’animer sur un écran, ça fait quel effet ?

J.N. : Ça fait bizarre. Pour le dessin-animé, c’est pas moi qui l’animait. Il y avait un truc étrange, un sentiment d’abandon du personnage. Je la voyais bouger, je la voyais parler et dire d’autres mots que les miens et avoir d’autres traits que mon trait. C’était vraiment un truc assez bizarre. C’était observer une adaptation de son travail. Encore une fois pour moi ça a été plus émouvant de voir l’incarnation de Lou au cinéma, interprétée avec brio par Lola Lasseron. On était plus proche de ce que moi j’avais en tête. C’était plus la voix et les mots de Lou pour moi que l’adaptation en dessin-animé.

WZ : Qu’est-ce qui joue le plus quand on choisit un acteur qui doit jouer un personnage de BD, le caractère, le physique ?

J.N. : C’est vraiment le talent qui dicte ça. Après le physique on s’en arrange. De toutes les petites filles qu’on a casté pour interpréter Lou, Lola était à la base sans doute celle qui lui ressemblait le moins puisqu’elle est brune. Et en fait c’est simplement de la teinture et des choses comme ça qui font qu’elle se fond dans le truc. Pour l’acteur qui interprète Richard, c’est Kyan Khojandi, l’acteur de la série Bref. Ça c’est une suggestion des producteurs, à la base j’étais farouchement opposé au truc en me disant n’importe quoi, il a ma tête en plus [Rires], donc c’est absolument pas Richard. Et en fait j’ai rencontré Kyan et je me suis rendu compte que c’était un acteur formidable, que le personnage de Bref c’était pas lui et que Kyan était en fait beaucoup plus proche de Richard. Et finalement il suffit d’une prothèse sur le nez et d’une perruque et ça marchait tout à fait. Il a fait de la muscu et c’était Richard. Tous les personnages comme ça, ça a été des rencontres et des discussions avec des acteurs où tu te dis « Il ou Elle a le truc, le potentiel pour incarner ce personnage ».

WZ : Voir des acteurs interpréter des personnages qu’on a imaginé en détails dans sa tête, c’est comment ?

J.N. : C’est incroyable. Quand tu te retrouves dans le salon de Lou avec Ludivine Sagnier qui est habillée et maquillée comme la mère de Lou, quand tu as Lou, quand tu as le chat… C’est inimaginable. C’est vraiment très très étrange. Surtout que moi à la base quand j’ai fait ma première BD de Lou je pensais pas du tout que ça allait marcher. Je me disais j’ai l’opportunité de faire une bande-dessinée dans ma vie, j’en ferai une et voilà. Alors quand tu te retrouves 6-7 ans après sur un plateau de cinéma avec des tonnes de techniciens et des gens qui ont construit quand même la rue de Lou en vrai, c’est complètement fou. C’était fabuleux, c’était vraiment une expérience magique.

WZ : Les BD, une série d’animation, un film… C’est quoi la prochaine étape pour Lou ?

J.N. : J’essaie de continuer la bande-dessinée quand même. Même si le film ça a été une expérience géniale, c’est fatigant, c’est pas le même travail. Faire un film c’est super mais maintenant je vais continuer à me consacrer pleinement à la bande-dessinée. Je fais pleins d’autres choses à côté, je fais beaucoup de musique, je travaille sur d’autres séries… J’ai une série qui est en cours chez Gallimard qui s’appelle Le viandier de Polpette, en trois tomes. Pour l’instant il n’y en a qu’un seul qui est sorti et on va travailler avec Olivier Milhaud, mon scénariste, sur les prochains tomes prochainement. J’ai d’autres velléités de réalisation aussi en animation. L’animation c’est quelque chose que j’adore. J’ai d’autres projets, des choses dont je ne peux pas trop parler pour l’instant, mais j’ai pleins de choses en cours.

WZ : Donc on va devoir dire au revoir au personnage de Lou ?

J.N. : Pas vraiment au revoir. Je continue à m’amuser avec ces personnages et cet univers. Même après le huitième tome, je compte continuer à travailler sur ces personnages, même sur les autres médias. L’univers de Lou, ce qui est super c’est qu’il s’est créé au fur et à mesure. C’est un endroit où je me sens bien et qui me permet de raconter pleins d’histoires. Pour l’instant on a suivi l’adolescence de Lou mais il y a pleins de personnages secondaires qui sont des reflets de ma vie. C’est comme si tu créais des figurines et que tu jouais avec. Ou des cartes de tarot, tu les places et ça raconte des histoires différentes. J’ai envie de continuer à travailler longtemps sur cet univers là.

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