Société

Anna Politkovskaïa, journaliste pour la liberté

DOSSIER. Assassinée le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa a marqué les esprits dans le monde du journalisme de par ses grands reportages sur le conflit russo-tchétchène. A travers ses enquêtes et son suivi de cette guerre, elle a dénoncé non seulement les tortures commises par les Tchétchènes mais également les atrocités orchestrées par l’armée russe. Son travail, unique en son genre, était emprunt du désir de la journaliste de ne pas prendre position. Mais son courage et son acharnement ont fait d’elle une cible numéro un, à absolument éliminer. Aujourd’hui encore, le véritable commanditaire de son assassinat n’est pas connu.

Anna Politkovskaïa, l’histoire d’une « femme non rééducable »

« Femme non rééducable », le titre d’un mémorandum théâtral à Anna Politkovskaïa. Dans le préambule de cette pièce, une citation : « Les ennemis de l’Etat se divisent en deux catégories : ceux que l’on peut ramener à la raison et les incorrigibles ». Ces propos sont issus d’une circulaire rédigée par Vladislav Sourkov en 2005, à l’époque chef adjoint de l’Administration présidentielle de la Fédération de Russie. Et ces mots visent une personne bien particulière : la journaliste opposée au régime de Poutine, Anna P.

Anna Politkovskaïa était une journaliste russe et militante des droits de l’homme, tuée par balle à l’âge de 48 ans en bas de son immeuble. Elle fait ses débuts dans le journal Izvestia en 1980, après avoir fait des études de journalisme à Moscou. C’est en juin 1999 que sa carrière va prendre un tournant, alors qu’elle commence à écrire pour le bihebdomadaire russe Novaïa Gazeta. L’ambition première de ce journal : dénoncer les problèmes de la société russe.

Correspondante sur le terrain, Anna couvre la seconde guerre dans la république caucasienne en 1999 et 2000. Elle publie de nombreux articles pour dénoncer les atteintes aux droits de l’homme des forces russes. Mais, loin de vouloir s’engager d’un côté ou d’un autre, elle dénonce également les violences perpétrées par les Tchétchènes. Après la guerre, elle continue à enquêter sur le conflit russo-tchétchène et finit même par être placée en détention plusieurs jours en 2001 après avoir entamé un reportage. Le sujet ? Un centre de détention de l’armée russe au sud de la Tchétchénie.

Anna Politkovskaïa a également été à deux reprises l’intermédiaire lors de prises d’otage organisées par des rebelles tchétchènes. La première, en octobre 2002 au théâtre Doubrovka à Moscou, s’est terminée par l’assaut des forces spéciales russes avant même que la journaliste n’ait commencé les négociations. Des gaz ont été utilisés pendant l’opération, tuant 130 otages.

Deux ans après, en septembre 2004, Anna a tenté d’intervenir au cours de la prise d’otage de l’école de Beslan, en Ossétie du Nord. Alors qu’elle prenait l’avion pour se rendre sur les lieux, elle fait un malaise et est hospitalisée. On apprendra plus tard qu’elle a été victime d’une tentative d’empoisonnement durant le vol.

C’est le 7 octobre 2006 que l’incroyable carrière d’Anna Politkovskaïa prend tragiquement fin. Alors qu’elle sortait de l’ascenseur de son immeuble à Moscou, elle est tuée de plusieurs balles à bout portant. Selon Reporters Sans Frontières, elle est la 21e journaliste assassinée en Russie depuis l’élection de Poutine en 2000.

« Une mort sur ordonnance »

Au lendemain de l’assassinat de la journaliste, le journal russe Kommersant titre : « Une mort sur ordonnance ». L’opinion publique suspecte majoritairement un complot. Le journal Novaïa Gazeta, pour lequel elle travaillait, écrit sur son site web : « Aujourd’hui, nous ne savons pas qui l’a tuée. C’était soit une vengeance de Ramzan Kadyrov [L’homme fort et Premier ministre à Grozny, soutenu par le Kremlin], dont elle a beaucoup parlé et écrit, ou de ceux qui voulaient que le soupçon tombe sur lui ».

L’éditeur de la reporter, Buchet-Chastel, déclare quant à lui : « Elle dérangeait beaucoup de monde en Russie, surtout dans les hautes sphères, elle ne voulait pas d’une Russie bâtie sur le sang et le mensonge ». Nombreux sont ceux qui pensent que le commanditaire de l’assassinat est quelqu’un de haut placé, qui voulait faire taire la journaliste. Vladimir Poutine, Ramzan Kadyrov… Nombreux sont ceux qui ont été visés par les révélations d’Anna Politkovskaïa. Son dernier article, dont l’ébauche a été publiée le 12 octobre 2006 par Novaïa Gazeta, accusait les forces tchétchènes de recourir à la torture contre des civils ou des rebelles.

Capture d’écran de l’article publié sur le site Novaia Gazeta pour le dixième anniversaire de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, le 7 octobre 2016

Il faudra attendre le 10 octobre 2006 pour que Poutine fasse une déclaration officielle à propos de la mort de la journaliste : « Quel que soit l’auteur du crime et ses motivations, nous devons déclarer que c’est un crime horrible et cruel. Bien sûr, il ne doit pas rester impuni ». De son côté, Kadyrov déclare le 11 octobre 2006 qu’il n’a pas commandité l’assassinat, expliquant qu’elle ne le « dérangeait » pas. Malgré l’affirmation du Président de la Fédération de Russie qui dit vouloir punir l’auteur de ce crime, le meurtre restera longtemps non élucidé. En février 2009, les quatre suspects principaux sont acquittés, faute de preuves. Mais ce verdict d’acquittement est annulé à peine 4 mois après, le 25 juin 2009, par les jurés d’un tribunal moscovite. C’est en juin 2014 que deux suspects seront finalement jugés, tout deux condamnés à la prison à perpétuité : Roustam Makhoudov, reconnu coupable d’avoir tiré sur la journaliste ; et son oncle, Lom-Ali Gaitoukaïev, qui serait l’organisateur du crime. Aujourd’hui encore, les commanditaires ne sont toujours pas identifiés.

La liberté de la presse en Russie, à quel prix ?

Pendant de nombreuses années au 20e siècle, la radiodiffusion était utilisée comme outil de propagande de masse par le gouvernement russe. Aujourd’hui, grâce à l’instantanéité, les médias peuvent s’exprimer librement… parfois au prix de leur vie. Le nombre de journalistes assassinés en Russie montre bien l’étendue du problème. Selon le comité de protection des journalistes, pas moins de 23 journalistes russes ont été tués entre 2000 et 2014. Et selon la Fédération Internationale des Journalistes, 313 journalistes russes sont morts à cause de leur travail depuis 1993.

Parmi eux, de nombreux collègues d’Anna Politkovskaïa. Le journal d’opposition au Kremlin Novaïa Gazeta continue de dénoncer les scandales qui entourent le gouvernement russe et les exactions en Tchétchénie. En 10 ans, 6 de ses collaborateurs ont été assassinés : Igor Domnikov, qui meurt des suites d’une agression à coups de marteau en 2000 après avoir publié une série d’articles sur la corruption ; Youri Chekotchikhine, empoisonné en 2003 alors qu’il venait de publier une enquête sur une affaire de contrebande mettant en cause des députés et des agents des services secrets ; Stanislav Markelov et Anastasia Babourova, journalistes, tous deux assassinés le 19 janvier 2009 en pleine rue à Moscou ; Natalia Estemirova, militante des droits de l’homme, enlevée devant son domicile et tuée le 15 juillet 2009 ; et Anna Politkovskaïa.

De nombreux autres journalistes, issus de différents médias, ont également été victimes de cette répression en Russie. Sur les 313 assassinats de journalistes recensés en Russie depuis 1993 par la FIJ (Fédération Internationale des Journalistes), au moins 124 d’entre eux sont morts en raison directe de leur travail.

Ce rapport de la FIJ, publié fin 2009, révèle que jusqu’en 1997, l’impunité était totale pour les tueurs de journalistes. Depuis, le nombre de poursuites a augmenté, même si les enquêtes restent partielles et peu approfondies, sans doute pour éviter des remous du côté du Kremlin. Sans compter que dans certaines parties du pays, particulièrement le Nord Caucase, la Tchétchénie et Saint-Pétersbourg, il n’y a pas de poursuites pour les assassinats de journalistes. Un autre point mystérieux : jusqu’ici, presqu’aucun commanditaire n’a été poursuivi ou inculpé. La puissance du gouvernement russe, peu friand des journalistes d’investigation, serait-elle un frein à ces enquêtes ?

Capture d’écran du classement mondial de la liberté de la presse de reporters sans frontières en 2016, la Russie est 148eme

Et le temps n’améliore pas la situation en Russie. En septembre 2016, le journaliste Jalaoudi Gueriev a été condamné à trois ans de prison pour trafic de drogue. Il couvrait l’actualité du Caucase et travaillait entre autres sur la Tchétchénie. Selon ses employeurs, ce procès serait un complot. L’ONG Human Rights Watch déclare même dans un communiqué : « Les attaques contre la liberté d’expression sont devenues particulièrement intenses au cours de l’année pré-électorale et M. Gueriev en est l’une des victimes ».

Cette récente affaire montre que, encore en 2016, la situation est toujours aussi dangereuse en Russie pour les reporters comme Anna Politkovskaïa. Assassinats et enlèvements sont désormais monnaie courante dans ce pays où les journalistes sont sans arrêt victimes de répression et de menace. La liberté de la presse est pourtant l’un des principes fondamentaux des systèmes démocratiques, mais pas en Russie. Depuis 2012, alors que Poutine a été confronté à un grand mouvement de contestation, il s’emploie à limiter la liberté d’opinion et d’expression au maximum. Le 20 avril 2016, Reporters Sans Frontières classe la Russie à la 148e place (sur 180) dans le classement mondial de la liberté de la presse. Un score qui n’est pas prêt de s’améliorer, alors que la pression sur les médias indépendants russes est de plus en plus forte.

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