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L’état critique de la recherche française

RECHERCHE. Baisse des crédits accordés par l’État, précarisation des conditions de travail, vieillissement des infrastructures et diminution des recrutements sont autant de facteurs à l’origine d’une crise de la recherche française.

Fuite des cerveaux : pourquoi partir ?

La recherche française figure en bonne place dans le contexte international, mais cela pourrait changer si rien n’est fait. Comme de nombreux autres secteurs reposant sur les investissements publics, la recherche voit ses financements étriqués par les restrictions budgétaires des différents gouvernements. Selon les chiffres de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique), la dépense publique française en matière de R&D (recherche et développement) rapportée au PIB national stagne péniblement depuis 30 ans autour des 2,2%. On est loin des 3% fixés pour objectif à Lisbonne il y a 20 ans, que nos voisins allemands ont réussi à atteindre. Résultat : la France passe de la 5ème à la 11ème place dans le classement mondial en matière de financement de R&D entre 1995 et 2017.

En conséquence directe du manque d’investissement, le nombre de postes proposés au concours du CNRS (Centre national de recherche scientifique) chute de manière inquiétante. Sur les 400 postes de chargés de recherche (première et deuxième classe) qui étaient proposés en 2010, il n’en reste plus que 240 en 2019. Ces chiffres dévoilent une baisse régulière de 40% du nombre de places proposées [1], alors même que le nombre de candidats explose. Inutile de multiplier les statistiques pour démontrer que la recherche est de moins en moins attrayante pour les jeunes diplômés.

La Dr. Angelova, chercheuse à Institut Galien de l’Université Paris Saclay, se souvient que « le nombre de doctorants par chercheur n’a pas toujours été aussi bas. Il y a quelques années, chaque chercheur pouvait accueillir un doctorant car nous ne manquions pas de financement. Aujourd’hui, un doctorant est partagé par plusieurs chercheurs et les procédures administratives sont plus longues. »

Pour devenir chercheur, il faut survivre à la sélection drastique qui s’opère déjà parmi les meilleurs éléments ayant atteint le titre de docteur. Dans ces circonstances, il n’est pas étonnant que la jeunesse se désintéresse des carrières scientifiques. Les places sont de plus en plus chères et les postes de plus en plus exigeant

Un jeune diplômé décidé à poursuivre une carrière de chercheur optera probablement pour un début de carrière à l’étranger. Au Canada, aux États Unis ou en Allemagne, les perspectives d’avenir sont souvent plus attractives en matière de conditions de travail et de rémunération. Cette fuite des cerveaux représente une perte de richesse importante, tant pour notre culture que pour notre économie. Il convient donc d’y mettre un terme.

Des intellectuels inquiets

Durant la rencontre entre Emmanuel Macron et 64 intellectuels français de premier plan le 18 mars 2019, le prix Nobel de Physique 2012 Serge Haroche a mis en garde le président contre la fuite des jeunes talents issus des universités françaises dans les pays étrangers, faute de conditions de travail décentes :

Le point le plus dramatique qui obère sérieusement l’avenir, c’est sans doute le manque d’attractivité des carrières scientifiques […] S’il a la chance d’être recruté au CNRS ou à l’Université, un jeune chercheur commence avec un salaire de 1,5 fois le SMIC, alors qu’il a une formation de 10 ans après le bac. Si, en outre, ce jeune chercheur est expérimentateur, il ne reçoit presque aucun financement pour créer son propre laboratoire. Il ne peut que s’associer à un groupe de recherche préexistant, c’est-à-dire renoncer à son indépendance, ou bien se mettre immédiatement en quête de financement, attaché à des contrats à court terme, de plus en plus difficiles à obtenir, et qui le contraignent à orienter sa recherche dans une direction susceptible de résultats rapides et prévisibles. Cela ne permet pas une recherche audacieuse visant à produire des connaissances majeures et inattendues en acceptant le risque d’échec inhérent à l’exploration de l’inconnu. [2]

Serge Haroche

 

Serge Laroche – Crédit : Wikipedia Commons

La cause de ce problème est toute trouvée. Nous nous trouvons actuellement dans une économie pusillanime, privilégiant les investissements à court terme. Les financements sont principalement répartis sur les projets assurant des retombées économiques prévisibles et des impacts clairement définis. Or, la recherche fondamentale dans l’incapacité de satisfaire cette demande. Dans le meilleur des cas, elle aboutira à une innovation deux ou trois décennies plus tard.

Il faut rappeler que la quasi-totalité des technologies que nous utilisons aujourd’hui est issue de recherches fondamentales “désintéressées”. Nos ordinateurs et téléphones portables n’ont pu voir le jour qu’après l’invention du transistor qui repose sur les principes de la mécanique quantique. Les GPS que nous utilisons quotidiennement calculent nos itinéraires en se basant sur les théories de la relativité restreinte et générale.

Si la recherche fondamentale n’est pas productive à court terme, elle est essentielle pour permettre l’émergence des nouvelles technologies dont nous aurons besoin pour surmonter les défis à venir. Seulement, elle ne s’inscrit pas dans la même temporalité que celle de la vie politique. La recherche, et plus spécialement la recherche fondamentale, s’inscrit dans une vision de long terme qui diverge de la durée des mandats de nos élus. Les connaissances qu’elle produit mettent généralement plusieurs décennies avant d’aboutir à des innovations matérielles commercialisables. Or, dans un contexte d’urgence, la capacité de nos décideurs à se projeter dans l’avenir se restreint au futur proche, voir au présent.

À la recherche du bon modèle

Serge Haroche le rappelle régulièrement lors de ses interventions médiatiques, la recherche dépasse le cadre économique de création de richesse et d’innovation. Au-delà de ces aspects utilitaires, elle répond au besoin profond et intrinsèque à notre espèce de comprendre le monde dans lequel nous évoluons. À travers cette quête perpétuelle de connaissance qui nous caractérise, nous constituons notre culture et notre identité. Nous existons. Nous nous définissons en tant qu’espèce. En ce sens, il est non seulement préjudiciable et presque contre-nature d’entraver nos élans et notre désir de recherche.

En faisant l’effort de renforcer l’attractivité de ce secteur primordial pour notre culture comme pour notre économie, le gouvernement ferait un pas vers la résolution de la crise que nous traversons. Il relancerait la France sur le plan international, et mettrait fin à une période de doutes sur l’état critique des institutions de recherches françaises.

En physique, le régime critique n’est jamais qu’un état transitoire vers un retour rapide à l’équilibre du système étudié (ici : la recherche française). Encore faut-il que cet équilibre soit stable. Pour s’en assurer, il convient de prendre des décisions fermes, que seuls nos politiques ont les capacités d’enclencher. Le Président de la République a déclaré qu’il prendrait des mesures avant la fin de l’année 2019.

[1] https://www.soundofscience.fr/534

[2] https://www.franceculture.fr/politique/grand-debat-emmanuel-macron-debat-lundi-avec-des-intellectuels-a-suivre-en-direct-sur-france-culture

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