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SÉRIES. Dark, un petit bijou sur le temps

SCIENCE-FICTION. Dark, production de Netflix co-signée par le couple Baran Bo Odar – Jantje Friese, s’est hissée à la première place du très populaire classement IMDb, le 1er juillet. Retour sur un succès mérité.

 

La production de séries étant très concurrentielle, le statut de leader peut parfois s’avérer éphémère et fluctuer en fonction de l’avis du spectateur. Dark, ne fait pas figure d’exception. Après avoir détrônée Tchernobyl, du concurrent HBO – Warner Bros, la série a elle-même cédé sa première place à la troisième saison de Stranger Things.

À sa sortie en décembre 2017, son premier volet a marqué l’entrée encore hésitante de Netflix au sein de la production germanophone. Fort de son succès, le géant américain a renouvelé l’aventure pour une seconde saison, sortie sur tous les écrans le 21 juin dernier. Il a en parallèle passé d’autres commandes dans la langue de Goethe. Pionnière donc, Dark ne manque pas de nous surprendre. Attention, cet article est susceptible de divulgacher quelques détails centraux de la série.

Winden, une petite ville à fleur de peau

C’est à Winden, ville fictive de taille moyenne, que tout commence, et que tout finira d’ailleurs. Épicentre de l’intrigue, cette agglomération à l’aspect très réaliste, très allemand, abrite plusieurs familles regorgeant d’innombrables secrets, parfois au sein d’un seul et même foyer. Si vous souhaitiez rester dans un monde très rationnel, où tout ou presque s’explique de manière scientifique, Dark risque de vous décevoir. Le frère de votre petite-amie, âgée seulement d’une dizaine d’années, peut s’avérer être votre père. Et votre fille peut s’avérer être votre propre mère. Nous vous avions prévenus, si le cadre est réaliste, l’atmosphère ambiante et l’action sont davantage libérées. Mais en faisant un petit effort, la série risque de vous épater. Et de réveiller chez vous un goût pour la science-fiction modérée, que vous ne vous soupçonniez pas le moins du monde.

À Winden comme ailleurs, le passé influence naturellement le présent et le futur. Mais le futur et le présent influencent eux-aussi les instants passés. Comme le veut la maxime de la série, « Tout est connecté. » (« Alles ist miteinander verbunden », NDLR). Comprendre cela, c’est déjà apprécier le travail de Baran Bo Odar. Dark, c’est aussi trois cycles temporels : de l’Allemagne d’après-guerre — en RFA naissante —, à 2019, en passant par la fin des années 1980. Et d’une manière ou d’une autre, ces trois périodes phares s’influencent entre elles.

 

Les trois cycles temporels, régissant tout l’univers de Dark © Netflix Deutschland / Baran Bo Odar

 

Mais il faut retenir avant tout que peu importe l’année, Winden reste le théâtre de tous les malheurs qui s’abattent sur ses habitants. Fuir la ville ne servirait à rien, puisque ce qui ronge au fond les habitants, ce n’est pas leur lieu de vie en tant que tel, mais les secrets qu’ils y ont enfoui. Un scénario qui nous plonge dans une agglomération meurtrie par la jalousie, l’amour et la rancoeur. Parfois bercée par quelques effluves de bonheur.

À travers un mélange des époques, le spectateur suit l’évolution de la quasi-totalité des personnages, et comprend certains de leurs comportements. Une faille temporelle permet de voyager dans le temps, à la fois dans le passé et le futur. Elle vient rompre l’apparente tranquillité de la petite ville allemande. Quant à cela, vous ajoutez une centrale nucléaire au passé obscur qui revendique un comportement candide de façade, le succès est tout proche. Mais prétendre tout comprendre de Dark serait une affaire bien présomptueuse (puisqu’il nous manque encore bon nombre d’éléments, qui seront très certainement éclaircis dans la dernière saison).

 

Un succès à nuancer

Si le premier volet était plutôt effrayant, la seconde partie nous offre une analyse plus anthropologique, davantage axée sur la psychologie des personnages. Comprendre comment et surtout pourquoi l’Homme peut un jour devenir un véritable monstre. Une question soulevée par le protagoniste principal Jonas, adolescent reconnaissable à son ciré jaune. Il est interprété par le très bon Louis Hofmann qui s’est déjà illustré dans le film Les oubliés.

 

Louis Hofmann, dans le rôle de Jonas © Netflix Deutschland / Baran Bo Odar

 

Comment parvenir à se battre contre la partie irascible et concupiscible de sa propre âme, avide de pouvoir et d’éternité, pour ne faire triompher que la partie rationnelle de cette dernière, encline au bien-être de la communauté ? Ce questionnement très platonicien nous laisse réfléchir sur le destin de Jonas / Adam, clé de voûte de toute l’intrigue et de son lot de rebondissements. Une grande qualité d’écriture et une réalisation époustouflante qui replace l’Homme à sa juste place, soumis aux lois du Temps. Ce sable qui coule inévitablement, sans s’interrompre, dans les méandres du sablier. Plus concrètement, c’est passer de l’adolescence à l’âge de la sagesse, sans avoir eu le temps de s’en rendre compte. Pourtant, chacun d’entre nous à toujours voulu essayer d’arrêter le temps, rien qu’un seul instant, pour pouvoir profiter davantage du moment présent ; partager un instant avec ses proches, sans se soucier de ce qui pourrait peut-être arriver le lendemain.

Mais si les talents d’écriture des scénaristes ne sont plus à venter, l’amas d’informations tend vers une complexité certaine qui risque de perdre le spectateur. Et peut-être à tord, de lui faire croire à une perte de contrôle des scénaristes. La lenteur parfois injustifiée de certaines scènes, dans cette seconde saison, penche aussi en défaveur d’un sans faute.

Si les décors très réalistes de la centrale nucléaire, l’hôtel de police ou l’école, manifestent une certaine noirceur en réponse à l’ambiance générale, l’espoir de vaincre le temps et ses stigmates apporte un brin de lumière et de blancheur au récit. Mais n’est-ce pas un combat perdu d’avance ? La bande originale, surtout dans la première saison, accentuait cette obscurité. Toujours adaptés à la scène passant à l’écran, les morceaux attisaient l’effroi, si ce n’est la peur du spectateur. En saison deux, la musique bien que de grande qualité — notamment les morceaux « May the angels », « Melody X » ou encore « My body is a cage » et « The world retreats » — perd de son efficacité et tend à la répétition. Pas toujours en adéquation avec la scène qu’elle est censée sublimer, la musique doit revenir au cœur des préoccupations scénaristiques d’ici la mise en ligne de la saison trois.

 

 

Reste à savoir si cette troisième et ultime saison sera un succès, ou suscitera une déception comme c’est actuellement le cas avec les saisons trois de La servante écarlate ou de Stranger Things. Le défi est avant tout de savoir se renouveler, tout en concluant avec brio un arc narratif global inachevé. À cet égard, la troisième saison de La casa de papel risque d’en laisser plus d’un sur sa faim. Quant au dernier plan de Dark sorti à ce jour, il nous laisse perplexes face à l’existence de mondes parallèles. Mais dans un univers déjà ultra-complexe, rajouter trop de sphères temporelles, voire géographiques, risque de perdre le spectateur et faire retomber un soufflet si bien monté. Réponse avec les huit derniers épisodes en 2020.

One Response

  1. Très bonne surprise au niveau de l’analyse de la série, que je trouve très complète et critique, même si l’on sent que l’auteur est globalement encourageant et en accord avec la démarche et les questionnements soulevés dans la série. Merci !

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