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Réforme de la SNCF : la colère gronde

RENCONTRE. Retards, grèves, pannes, la réputation de la SNCF auprès de ses usagers n’est pas toujours positive. Derniers événements en date, les perturbations causées par l’exercice du droit de retrait et l’annonce d’une grève nationale illimitée le 5 décembre. Pour comprendre ce qui se trame, WorldZine est allé à la rencontre de ceux qui travaillent à la SNCF.

Une matinée d’octobre, période de vacances scolaires, la gare de Tarbes (Hautes-Pyrénées) est calme sinon déserte. Installé à son bureau, entouré d’affiches et de drapeaux de la CGT, Pierre Lacaze est de permanence ce matin-là et s’occupe principalement de paperasse. S’il n’est pas particulièrement à l’aise à l’idée de prendre la parole pour répondre aux questions, il accepte de détailler avec précision la situation à la SNCF ainsi que ses revendications.

Une réforme qui ne passe pas 

La réforme ferroviaire de 2018 est encore fraîche dans les mémoires. Pour rappel, elle a acté la fin du statut de cheminot pour les nouveaux entrants à la SNCF, signifiant sa disparition à terme ainsi que des avantages qu’il comporte (retraite à 52 ans pour les conducteurs et 57 ans pour les sédentaires, emploi à vie, billets de train gratuits). Surtout, la réforme a enclenché l’ouverture à la concurrence en 2019 pour les trains régionaux et en décembre 2020 pour les TGV. Cette réorganisation de la SNCF n’est pas sans conséquences sociales. Interrogé, le responsable syndical Pierre Lacaze (CGT), dénonce « des projets de restructuration de tous les services » et une « remise en cause des emplois derrière. » 

 

Il y a eu une accélération depuis le passage de la réforme : il n’y a pas un jour qui passe sans une restructuration quelque part

Pierre Lacaze

 

Autre blessure pour les cheminots : l’échec de la mobilisation face à cette réforme ferroviaire. S’il ne s’agit pas de la plus longue de l’histoire du rail français, il s’agit néanmoins d’une des plus importantes avec 36 jours de grèves pour ceux qui ont été jusqu’au bout. Les concessions obtenues de la part du gouvernement ont été minces. Les titres de la SNCF en tant que société nationale à capitaux publics sont « incessibles » et la priorité est donnée au volontariat concernant les transferts des cheminots chez un concurrent si un appel d’offres est perdu par la SNCF. 

Le gouvernement d’Édouard Philippe est resté intangible sur les trois points majeurs de la réforme : l’ouverture à la concurrence de tous les services, une nouvelle gouvernance pour le groupe SNCF et la fin du recrutement des cheminots au « statut » à la SNCF. Selon la CGT-Cheminots, ces changements suscitent toujours de la « colère ». Si la loi a été votée en août 2018, Pierre Lacaze affirme que « tous les effets néfastes de cette réforme deviennent aujourd’hui visibles », alors qu’il n’avaient « pas forcément été perçus par tous » au moment de la mobilisation. 

 

On a encore envie de se mobiliser

Pierre Lacaze

 

Des enjeux restent liés à la réforme, en particulier les négociations en cours jusqu’au 31 décembre 2019 concernant la CCN (Convention collective nationale). Cette convention de branche a vocation à régir les conditions de travail de l’ensemble du secteur ferroviaire. Les discussions se font entre la direction de la SNCF, les entreprises ferroviaires privées et les syndicats. La CGT-Cheminots cherche à peser sur ces négociations pour éviter que les conditions de travail des cheminots ne deviennent celles du droit privé et cherche au contraire à rapprocher les conditions de travail du privé de celles de la SNCF. 

Un accident révélateur d’un mal-être profond 

Cette grogne sociale s’est récemment traduite par l’exercice du droit de retrait à la suite d’un accident survenu sur un train TER en Champagne-Ardenne le 16 octobre dernier. 

Les circonstances de l’accident ont suscité la colère des cheminots. À bord du TER en question, il n’y avait qu’un conducteur et pas de contrôleur. Bien qu’il ait été blessé lors de l’accident, il a marché 1,5 kilomètre pour disjoncter le poteau caténaire et s’assurer que le train qui arrivait en face aurait le feu rouge pour s’arrêter. Sans quoi, cet autre train aurait percuté le TER accidenté qui avait en partie déraillé et touchait les deux voies. Pierre Lacaze déplore la politique de la SNCF qui consiste à supprimer les contrôleurs des trains régionaux et rappelle qu’ils n’ont pas que des fonctions de contrôle mais aussi des missions de sécurité. Si un contrôleur avait été présent à bord de ce train, il aurait pu assurer la sécurité du train en marchant les 1500 mètres nécessaires pendant que le conducteur assurait la sécurité des passagers, ou inversement.

Pour faire fonctionner un train correctement et qui circule dans les meilleures conditions de sécurité, il faut un conducteur et un contrôleur qui assurent les fonctions de sécurité

Pierre Lacaze

 

D’autres transformations entreprises par la SNCF sont dénoncées par les cheminots comme dangereuses pour les salariés et les passagers, comme celle de l’organisation de la sécurité en gare. Aujourd’hui, le signal de départ du train est donné au conducteur par des agents d’escale. Ces derniers sont chargés de vérifier que toutes les portes soient bien fermées, qu’aucun voyageur se soit monté dans le train par inadvertance. Ils ont surtout pour mission de faire en sorte que le train parte à l’heure. L’entreprise veut supprimer ces postes pour que ce soit le contrôleur qui donne le signal du départ ou, à défaut, le conducteur lui-même.

 

Gare de Tarbes, octobre 2019

L’ouverture à la concurrence et le spectre de la privatisation inquiètent aussi les cheminots. Depuis la loi d’août 2018, les régions peuvent décider d’ouvrir leurs lignes à la concurrence en lançant un appel d’offres pour l’exploitation des lignes. Pour rester compétitive, la SNCF doit proposer des lots (personnel, matériel) compétitifs et rentables, ce qui passe notamment par des restructurations. La CGT-Cheminots dénonce une course vers la rentabilité.

La mobilisation continue 

La grève nationale illimitée annoncée le 5 décembre est l’occasion pour la CGT-Cheminots de se faire entendre. Elle est opposée à la réforme des retraites voulue par le gouvernement qui prévoit une retraite par points universelle sur l’ensemble de la carrière. Cette réforme signifierait la fin des régimes spéciaux et de la prise en compte des meilleurs périodes des carrières des individus pour le calcul du montant de leur pension (six derniers mois dans le public, 25 meilleures années dans le privé). Pierre Lacaze dénonce la « fin des systèmes de solidarité. » 

L’ampleur de la mobilisation à venir est inconnue, aussi bien pour le gouvernement que pour les syndicats. Si la CGT-Cheminots se montre déterminée à « montrer à ceux qui dirigent que les choses ne vont pas bien par la mobilisation », il est difficile de savoir si l’essai va être transformé avec l’ensemble des salariés. Réponse le 5 décembre. 

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