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Sages-femmes : le feu sous la cendre

SOCIÉTÉ. En août dernier, le CHU de Lille a remercié deux enseignantes de l’école de sages-femmes après que ces dernières aient dénoncé une situation de harcèlement moral au sein de l’équipe. Une situation rappelant les dangers encourus par les femmes remettant en cause l’ordre établi. Une situation d’autant plus emblématique qu’elle se déroule au sein de la profession la plus féminine qui soit. L’occasion de s’interroger sur la place de la sage-femme dans la société et le corps médical français, et sur ses implications pour la condition féminine actuelle.

 

À l’image des femmes qu’elles accompagnent depuis des siècles, les sages-femmes peinent à s’extraire de l’image caricaturale et réductrice qu’entretient la société à leur égard. Longtemps persécutées par l’inquisition puis le corps médical, ces dernières se battent encore aujourd’hui pour accéder au statut qu’elles méritent.

Dans un contexte de renouveau des mouvements féministes, Margot* et Aline*, deux sages femmes exerçant depuis des dizaines d’années au CHRU de Lille, ont accepté de nous rencontrer afin de discuter de l’évolution et des perspectives d’avenir de leur profession, miroir de la condition féminine.

Une figure nébuleuse

Depuis la nuit des temps, la figure de la sage-femme a toujours été suivie, telle un indissipable brouillard, du sceau du mystère et de la suspicion. C’est d’ailleurs ce qu’évoquent Margot et Aline lorsqu’on leur demande ce qui les a poussées à faire ce métier. Pour Margot plus particulièrement, il s’agissait de résoudre l’énigme que représentaient la conception et de la gestation, ayant grandi dans un milieu où ces questions étaient passées sous silence.

 

Konrad Merkel, « Sage-femme », 1531.

Difficile également de définir son rôle dans notre société. Selon les époques et les points de vue, la sage-femme oscille entre deux représentations. Elle est d’abord une sorcière, cette femme dangereuse qui, dotée de connaissances obscures, pervertit ses semblables. En parallèle, se dresse la figure tout aussi inquiétante de la « bonne soeur », dont la mission consiste à préserver la morale féminine, en combattant notamment la tentation de l’avortement et de l’abandon.

Cette dualité témoigne des craintes et enjeux que suscitent la maîtrise de la fécondité et du corps des femmes. C’est en prônant la reprise de contrôle par la femme sur ce dernier que la sorcière est dangereuse, elle qui pratique une sexualité libre et dont les décoctions peuvent empêcher une grossesse. Autant de fantasmes qui expliquent les tentatives de domination de ce terrain par l’Église et l’État, allant de l’inquisition à des mesures natalistes comme on a pu les observer sous le régime de Vichy.

Encore aujourd’hui, l’identité de la sage-femme est difficile à définir car les visions divergent entre la réalité de l’activité et la vision qu’en a la société, l’expérience hospitalière et la pratique du libéral, les vétérantes et les jeunes diplômées. Certaines revendiquent un côté militant, tandis que d’autres insistent sur la nécessité d’être obéissante — face à la hiérarchie du corps médical — et dévouée.

 

Les sages-femmes, reflet de la condition féminine

Ces dernières semblent néanmoins s’accorder sur un point : les sages-femmes sont bien loin d’exercer « le plus beau métier du monde ». Selon Aline, « Il y a énormément d’intox autour de la profession »Contrairement à la vision édulcorée insistant sur le miracle de la naissance, être sage-femme recouvre bien d’autres aspects dont on parle peu : les malformations, la mort du nouveau-né ou de la mère, voire l’abandon. Les sages-femmes peuvent être également présentes pour accompagner une interruption de grossesse, ou constater un viol. Lorsqu’on est sage-femme, « on est témoin de toutes les violences faites aux femmes au sens très large du terme, des violences physiques aux violences plus insidieuses de notre société », avance Aline.

En tant que profession presque exclusivement féminine (entre 97 et 99%) ne portant que sur le corps féminin, la condition de sage-femme n’est-elle pas le reflet de la place de la femme dans notre société ? En témoigne la difficile institutionnalisation et reconnaissance de la profession au cours de l’histoire : pour Margot, « il y a toujours eu une domination des médecins, de l’État et de l’Église. »

 

Louise Bourgeois – Gravure sur cuivre issue d’un ouvrage du Dr Achille Chéreau, 1875.

Outre les régulières chasses aux sorcières, les sages-femmes peinent à s’imposer en tant que praticiennes crédibles et à accéder aux savoirs universitaires. En témoigne l’exemple de Louise Bourgeois, connue pour avoir accouché Marie de Médicis (épouse d’Henri IV), et qui fera l’objet d’une conspiration menée par les chirurgiens obstétriciens afin de ternir sa réputation. Cette dernière, également connue pour son révolutionnaire traité d’obstétrique, se verra refuser l’autorisation de dispenser des cours malgré une pétition lancée par ses consœurs.

Au moment de la Révolution puis sous le Premier Empire, l’obstétrique continue à dépendre de la chirurgie. Aussi, lorsqu’en 1806 Napoléon met en place la première chaire de la spécialité en France, il place Jean-Louis Baudelocque, un chirurgien, à sa tête. Aux sages-femmes, la pratique, aux hommes, le savoir. Mais faut-il réellement s’en étonner sachant que deux ans plus tôt est instauré le Code civil, faisant de la femme une éternelle mineure ?

Difficile également de s’affranchir de la domination du corps médical : jusqu’en 1995, le Conseil de l’ordre des sages-femmes, chargé pourtant de défendre les intérêts et l’indépendance des seules sages-femmes, était présidé par un médecin.

Le parallèle entre condition de la femme et condition de la sage-femme devient d’autant plus flagrant lors des mouvements féministes des années 70, période au cours de laquelle la sage-femme et même la sorcière deviennent des figures militantes symbolisant la reprise de pouvoir sur leur corps et leur féminité. Un imaginaire encore mobilisé de nos jours.

 

Extrait du documentaire américain « She’s beautiful when she’s angry » de Mary Dore (2014) sur la deuxième vague féministe aux États-Unis. Actif à la fin des années 60, le Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell (W.I.T.C.H.) rassemblait plusieurs groupes féministes américains, mettant en avant la sorcière comme figure de liberté et d’émancipation.

Le difficile chemin vers l’égalité

Encore aujourd’hui, c’est notamment en raison de cette forte association à la condition féminine que la profession peine à accéder au statut auquel elle a droit. Alors qu’il s’agit d’une profession médicale à part entière au même titre que les médecins et les chirurgiens-dentistes, qui bénéficient du statut de praticien hospitalier, les sages-femmes sont toujours considérées comme agents de la fonction publique, et sont rémunérées à partir des grilles salariales propres aux professions paramédicales — un décalage qui n’est évidemment pas à leur avantage, et qui contribue à maintenir cette image réductrice « d’infirmière spécialisée ».

 

Vidéo d’AFP postée le 19 novembre 2013, aux débuts de la grève qui aura duré d’octobre 2013 à juin 2014. Il s’agit d’une des plus longues grèves ayant touché la fonction publique en France.

 

La profession étant presque exclusivement féminine, la majorité des sages-femmes se trouvent affectées par l’inégale répartition des tâches au sein du couple et les problèmes liés à la charge mentale. Ainsi, souligne Aline, les sages-femmes n’ont jamais eu le temps de s’engager pour la défense de leurs intérêts comme des hommes auraient le loisir de le faire.

Le manque de considération de la part de la société et des pouvoirs publics peut également être attribué au fait que les sages-femmes soient peu nombreuses (environ 20 000 en France), si bien qu’elles peinent à avoir un réel impact lorsqu’elles lancent des actions ou se mettent en grève. Et même à seulement 20 000, difficile de trouver un consensus en raison des différentes visions qui s’affrontent au sein de la profession.

Malgré le fait qu’il y ait « d’importantes grèves tous les dix ans », déplore Aline. « Même si l’on obtient des choses à travers ces revendications, on a un tel décalage et retard par rapport aux professions médicales qu’il va être difficile de parvenir à un niveau équitable. Il va falloir des années avant que cela n’avance… Si ça avance. »

 

Manifestation des étudiants sages-femmes le 23 novembre 2006 à Paris. Photo prise par Alain Bachellier.

Selon Aline, le démembrement de l’équipe de sages-femmes enseignantes de l’Institut de formation du CHRU de Lille après que ces dernières aient dénoncé le comportement toxique et harceleur de leur directrice – une décision contestée par le Conseil de l’Ordre, qui a porté plainte contre la direction auprès de la Chambre disciplinaire – témoigne d’une volonté « de fermer les yeux. » Pour elle, l’affaire a été banalisée par l’administration du CHRU, car perçue comme une « affaires de bonnes femmes » et aurait donc été davantage prise au sérieux s’il s’agissait d’une équipe d’hommes.

 

Reconquête

Mais sous l’apparente fragilité de la profession, couvent des forces insoupçonnées et avec elles, l’espoir d’une reprise d’indépendance.

Si au cours du XXe siècle les sages-femmes ont peu à peu migré vers les hôpitaux, on observe depuis quelques années un retour progressif à un exercice libéral, considéré par Margot et Aline comme l’avenir de la profession. Ce retour au libéral permet aux sages-femmes de revenir sur le devant de la scène et de gagner en indépendance, s’affranchissant ainsi de la domination médicale et paternaliste caractérisant le milieu hospitalier. Une évolution d’autant plus intéressante, selon Aline, lorsque l’on considère le piteux état dans lequel se trouve l’hôpital public, de plus en plus étouffé par des logiques économiques et managériales.

L’exercice libéral permet en outre un suivi plus naturel de la grossesse, qui s’inscrit dans le climat féministe actuel prônant la réappropriation par la femme de son corps et de sa grossesse. « Un aspect particulièrement mis en avant par les associations militantes en périnatalité », souligne Aline. De plus en plus, les femmes se battent contre une médicalisation excessive les empêchant d’être libres de leurs choix. Une représentation se rapprochant de plus en plus du modèle scandinave, par ailleurs bien connu pour son avance dans les domaines d’égalité et de condition féminine, coïncidence ? Selon Aline c’est aussi grâce à ce contexte d’empowerment que s’est libérée la parole sur les violences gynécologiques au cours des dernières années.

Notons enfin que les sages-femmes voient depuis plusieurs années leurs compétences s’étendre considérablement, s’inscrivant dans un champ d’exercice de plus en plus global. Un atout paradoxalement mis en avant par le gouvernement dans sa politique de santé publique et d’offre de soins. Pour ne citer qu’un exemple, la sage-femme peut prescrire une contraception ainsi que tout examen et thérapie nécessaire au bon déroulement de la grossesse, de l’accouchement et des suites de naissance.

Dans leur reconquête, les sages-femmes peuvent s’appuyer sur une forte conscience identitaire doublée d’un esprit d’analyse et de nerfs d’acier, leur permettant de supporter les situations complexes auxquelles elles sont confrontées dans leur exercice.

À l’image du renouveau du mouvement féministe, les sages-femmes sont donc loin d’avoir dit leur dernier mot. Car « les femmes qui pensent sont dangereuses »**, rappellent Margot et Aline.

 

 

 

* Les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat

** Titre d’un livre de Stefan Bollmann, publié en 2012.

Image à la une : Manifestation des étudiants sages-femmes le 23 novembre 2006 à Paris. Photo prise par Alain Bachellier.

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