Cinéma

CRITIQUE. The Lighthouse, ça ne pouvait être que du cinéma

CINEMA. The Lighthouse de Robert Eggers faisait son entrée dans les salles londoniennes en ce mois de février, preuve s’il en fallait encore que le laps de temps entre les sorties française et britannique n’est pas qu’une question de décalage horaire. 

L’intrigue tient en peu de phrases. Sur les falaises de l’Est américain, alors qu’une tempête menace d’éclater, Thomas Wake (Willem Dafoe) forme Ephraim Winslow (Robert Pattinson) à la mission de gardien de phare. L’expérience prouvera que si le poste est à terre, il faudra le cœur bien accroché. 

 

Robert Pattinson dans The Lighthouse

Il serait injuste d’adresser à The Lighthouse des critiques sur des prétentions qu’il n’a pas. Mais on peut constater que le film ne parle que de lui-même et s’il le fait avec brio, il ne peut pas dépasser les quatre murs d’une salle de cinéma. Si ces quelques lignes sont là, c’est parce que The Lighthouse questionne la position de spectateur, son implication. Le film joue avec les sens, les perceptions du réel et nous immerge en pleine tempête au cœur d’un phare, pour le moins hostile.

Par son sens de la matérialité et sa capacité à jouer des répétitions, Eggers joue du quotidien pour le distordre jusqu’à la folie, si bien que le fantasme se plie au réel. Dans ce flou permanent, ces rêves dans le rêve, on parvient dans le monotone, l’étroitesse de l’espace, à trouver du mystère. Le haut du phare et ses lumières, que Pattinson lorgne au travers d’une grille, semble être la clé de toute l’intrigue, comme un Deus ex machina qui ne serait nul autre que la machine elle-même.

Une performance tout en contraste

Willem Dafoe, dont on connaît les rôles extrêmes, notamment pour Lars Von Trier, embarque Robert Pattinson dans une performance qui tutoie les excès. 

Le jeune Winslow, mystérieux pour ne pas dire terne, aborde la nouvelle aventure en toute sobriété et la termine ivre mort, précipité dans la folie contagieuse de son formateur. Une folie qu’entretient sans doute l’enfermement.

La légèreté apparente de Wake, entre blagues douteuses et flatulences, n’est qu’éphémère. Elle laisse deviner les épisodes crus, dégoûtants, pour le moins organiques, qui vont suivre. En parallèle la tension croissante met à mal tout potentiel comique, si bien que les rires montrent la gène des spectateurs, leur consternation. Ce sont les nerfs qui parlent.

Dans la théâtralité incongrue que favorise le quasi huis clos, on comprend que chacun joue son rôle puis en perd le contrôle. Des apparences, il ne restera plus rien. Les masques tombent pour mieux dévoiler ces visages déformés par les angles, l’extrémité de la performance et cet éclairage qui renforce les contrastes. On ne voit plus le visage, on voit l’expression. À croire que Winslow adopte au début un masque neutre pour mieux se laisser modeler par les émotions intenses qui vont suivre.

Le cinéma se livre : ce que l’ancienne cinéphilie peut (encore) apporter

En développant un large référentiel cinéphile et littéraire, The Lighthouse ne trompe personne : la simplicité n’est qu’apparente, l’efficacité, redoutable. On pense aux oiseaux d’Hitchcock, à l’expressionnisme allemand, à l’esthétique glauque du Shutter Island de Scorcese ou encore aux écrits de Moby Dick.

Dans son article Pour une nouvelle cinéphilie, Girish Shambu oppose un culte de la maîtrise formelle, de la figure de l’auteur à un cinéma plus militant, mue par des soucis de représentativité. Loin d’être inconciliables, les deux cinéphilies pourtant sont celles d’adeptes bien différents. En un sens, The Lighthouse est la revanche de la première, « l’ancienne ». Par une esthétisation à l’outrance du rien, ses deux acteurs masculins, blancs, présumés hétérosexuels, les frères s’inscrivent dans la continuité des films célébrés par la critique cinéma. Quelque chose diffère pourtant dans le long métrage. Chaque image est une photographie potentielle. Le format 4:3, le noir et blanc n’y sont pas pour rien. On peut lire à travers ce perfectionnisme l’amour pour le cinéma qui raconte par ses propres moyens. 

Eggers n’a pas dit son dernier mot

Sans s’encombrer de dialogue pendant une large partie du début, pour le plus grand plaisir des spectateurs de salles sans sous-titres, le film pose les enjeux. Par son brouillard, on pressent l’incertitude, la folie qui s’immisce subrepticement comme du gaz. Par la force des vagues, la violence se devine, prochaine, sans concession. Par la bande son, dissonante à souhait, on pense à John Cage et anticipe une fois encore la tension qui très vite va s’emparer des corps. On saura reconnaître que le son, par les répétitions, les effets de réverbération, contribue à désorienter le spectateur dans ces quelques mètres carrés. 

Tout est dit, pas un mot. Le spectateur sait et c’est là l’essentiel. 

Willem Dafoe dans The Lighthouse

Mais The Lighthouse est un film parlant et le travail que Pattinson et Dafoe font sur la langue n’est pas vain. Avec de féroces accents du nord-est américain, les deux acteurs se donnent la réplique et même la note, en entonnant des airs populaires.

En somme, le film entraîne le spectateur dans sa folie furieuse avec une maîtrise incontestable. Marqué par la force de son décor, dévoilé dans ses moindres recoins, The Lighthouse deviendra sans doute une oeuvre phare dans le cinéma d’auteur.

 

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