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Prix Bayeux-Calvados, une immersion dans le journalisme en terrain de guerre

FESTIVAL. Du 3 au 9 octobre, la ville de Bayeux, en Normandie, accueillait le prix Bayeux Calvados du correspondant de guerre. Destiné à mettre en valeur le travail sur terrain de guerre et la liberté de la presse, l’événement a réuni environ 30 000 visiteurs cette année. WorldZine était sur place.

Récompenser le travail sur terrain de guerre

Sur la place Gauquelin-Despallières, en plein centre ville de Bayeux, un grand chapiteau blanc se dresse pour l’occasion. A l’intérieur, une scène avec un pupitre est installée pour la grande remise des prix du samedi soir. Présentée par Nicolas Poincaré et présidée par Jean Claude Guillebaud, la cérémonie vise à récompenser les meilleurs reportages sur terrains de guerre. Au total, se sont onze prix qui sont attribués dans la soirée, dans différentes catégories. La radio, la télévision, la presse écrite, le web ou la photo, chaque support possède sa récompense.

De nombreux jeunes sont venus assister à la remise des prix, notamment des classes de lycéens en sortie scolaire. Ces jeunes qui ont fait le déplacement attendent avec impatience le prix des lycéens de Normandie, l’une des récompenses spéciales de la soirée. Sous les applaudissement, ce sera Virginie Nguyen Hoang et Dastane Altaïr qui seront accueillis en vainqueurs sur scène. La journaliste, dont le photoreportage à Gaza est exposé au Musée d’Art et d’Histoire de Bayeux, et son caméraman remportent le prix pour leur reportage vidéo « War is a bitch », tourné à l’est de l’Ukraine dans le quotidien de l’armée ukrainienne.

Yannis Behrakis est un journaliste pour Reuters.
Yannis Behrakis est journaliste pour Reuters.

Le prix du public est l’une des récompenses les plus attendues de la soirée. Placée en toute fin de la cérémonie, elle est décernée par les visiteurs, qui ont voté samedi dans la matinée. Sous réserve d’une inscription préalable, chaque individu pouvait voter pour son reportage photo préféré, parmi un panel de 13 reportages. Un soleil couchant rouge orangé flottant dans le ciel au dessus d’un bateau de réfugiés flottant sur la mer ; voici le décor de la première image du photoreportage « Les Persécutés », élu prix du public cette année. Une fois sur scène, le journaliste grec Yannis Behrakis a assisté, ému, à une standing ovation des 1500 personnes présentes dans la salle. « Du jamais vu dans la remise des prix » selon Simon, qui vient chaque année depuis cinq ans. Médecins du Monde peuvent, quant à eux, se réjouir de cette victoire puisque le journaliste annoncé verser l’intégralité de sa récompense, soit 3 000€, à l’association.

L’occasion de comprendre et d’apprendre

La grande salle qui accueillait la remise des prix n’a pas attendu samedi pour être pleine. Dès jeudi 6 octobre, des conférences et projections-débats étaient organisées sur le site. Lors de ces rencontres, le public a l’opportunité de découvrir et d’apprendre sur des sujets géopolitiques complexes. Vendredi, quatre grands reporters se réunissaient autour du sujet de « l’Afrique des Grands Lacs » afin d’évoquer la situation dans cette région qui regroupe le Congo, le Rwanda, et le Burundi. Malgré l’heure tardive, la conférence a captivé la salle, qui n’a pas été avare en questions. D’autres conférences ou débats sur des sujets tels que la purge des médias en Turquie étaient ouvert au public samedi et dimanche.

Déo Namujimbo, journaliste congolais, est intervenu lors de la conférence sur l'Afrique des Grands Lacs @Julien Delacourt
Le journaliste congolais Déo Namujimbo est intervenu lors de la conférence sur l’Afrique des Grands Lacs ©Julien Delacourt

Tout au long de la semaine, des projections ont été organisées, suivies pour la plupart par un débat. Dimanche, après une remise des prix riche en contenu, le cinéma de la Halle au Grain proposait la projection de plusieurs reportages, dont le lauréat du reportage télé grand format. « La Route de Falloujah », produit par Vice et réalisé par Ayman Oghanna et Warzer Jaff, a été proposé au public, enthousiasmé par le court extrait vu la veille lors de la remise des prix. Embarqués au cœur des forces spéciales irakiennes dans plusieurs combats avec l’Etat Islamique pour reprendre des villages des alentours de la ville de Hit en Irak, les deux journalistes ont délivré des images à couper le souffle. Pendant trente minutes, les spectateurs sont tenus en haleine du début à la fin, assistant ainsi à la libération des populations parfois favorable à l’État Islamique.

Non loin du chapiteau, un salon du livre réunissant les reporters invités à prendre la parole au cours de conférences ou débats pendant la durée du prix était installé. Derrière un stand, Amnesty International avait pour objectif de sensibiliser les visiteurs sur les sujets en régions de guerre.

Des expositions qui font réfléchir 

Appareils photo autour du cou et plan de la ville à la main, les visiteurs pouvaient sillonner les rues à la recherche des expositions temporaires. Installées dans des lieux tels que la Tapisserie de Bayeux ou l’Hotel du Doyen, ces expositions resteront pour la grande majorité jusqu’à la fin du mois d’octobre.

Le long de l’Aure et dans les petites ruelles alentours, des photos sur les réfugiés sont exposées. Ces photos exposées en grands formats sont en majorité sombres, dénotant avec le décor lumineux de la petite ville de Normandie. Cette exposition organisée par l’AFP a pour but de retracer l’errance des réfugiés sur le territoire européen entre juin 2015 et juillet 2016. Sur chaque cliché, une localisation permet aux curieux de suivre l’itinéraire emprunté par les réfugiés pour rejoindre la Grèce ou l’Italie. Selon l’ONU, ils étaient plus d’un million de personnes à arriver sur le sol de l’Union Européenne en 2015, et 260 000 sur les 6 premiers mois de 2016.

A l’intérieur de la Tapisserie de Bayeux, une petite chapelle accueillait une exposition photo sur la violence dans la ville mexicaine d’Acapulco. Proportionnellement au nombre d’habitants, elle est aujourd’hui la ville la plus dangereuse au monde, avec 1300 assassinats en 2015. Bernandino Hernandez, l’auteur de l’exposition nommée « Nota Roja »- qui peut symboliquement être traduit par « Note rouge » en référence à la couleur du sang – a souhaité dénoncer et illustrer le quotidien de sa ville, meurtrie par la guerre des gangs et le trafic en tout genre. Sur chacun de ses clichés, on retrouve la mort et de nombreux cadavres. Pourtant le côté artistique prend le pas sur la dramaturgie et attire nos regards sur ces images fortes de sens.

Le prix de l’exposition la plus originale revient incontestablement à France Inter. Organisée à l’Hotel du Doyen par les journalistes Jean-Marc Four et Jean-Marie Procher, cette exposition proposait aux visiteurs de vivre « une expérience sonore ». Le dispositif prévoyait une immersion totale dans les sons radiophoniques à travers quatre thèmes spécifiques : Gaza en 2004, Centrafrique en 2013, Réfugiés syriens en 2015 et Blessés psychiques en 2016. Grâce aux casques audios et aux douches sonores, les visiteurs pouvaient comparer les documents sonores d’origine avec le reportage audio diffusé ensuite à l’antenne. Un exercice qui permet à chacun de se mettre à la place du journaliste et de comprendre ses choix en matière de contenu.

Dans les douches sonores (en noir sur l'image), le son était diffusé par le haut avec des enceintes. @Julien Delacourt
Dans les douches sonores (en noir sur l’image), le son était diffusé par des enceintes accrochées au plafond. ©Julien Delacourt

Pour la liberté de la presse

Anna Politkovskaïa, Daniel Pearl, Camille Lepage, ou bien les journalistes de Charlie Hebdo, chacun ont leur nom inscrit dans le mémorial des reporters de Bayeux. Depuis son inauguration en 2006, 787 noms de journalistes morts pour leur métiers ont été gravés sur les stèles blanches. Cette année, le mémorial fête ses 10 ans. Octobre 2016 marque aussi un autre anniversaire, celui des 10 ans de la mort d’Anna Politkovskaïa. Journaliste russe engagée pour la liberté de la presse dans son pays, elle avait couvert la guerre de Tchétchénie, avant d’être tuée par balles en sortant de chez elle. Elle est devenue le symbole de la lutte pour la liberté de la presse en Russie.

Pour Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters Sans Frontières, assassiner des journalistes revient à « tuer des témoins gênants et créer des trous noirs de l’information ». Le jeudi 6 octobre, les noms des journalistes tués en 2015 et début 2016 ont été rajoutés à la liste déjà longue, inaugurant à l’occasion une nouvelle stèle dans le mémorial. L’important est de se rappeler à jamais que le travail du journaliste de guerre est essentiel mais dangereux, et que la liberté de la presse doit être protégée.

Palmarès

Trophée Presse écrite

I’ve become someone else someone no longer recognize – Wolfgang Bauer

Trophée Photo

Les Persécutés – Yannis Behrakis

Trophée Radio

Yémen – Jérémy Bowen

Trophée TV

Mossoul : Fuir à tout prix – Arnaud Comte et Stéphane Guillemot

Trophée TV grand format

La route de Falloujah – Ayman Oghanna et Warzer Jaff

Prix Jeune Reporter (Photo)

La Syrie, ceux qui restent – Mohammed Badra

Trophée Web journalisme

Ukraine : Carnet de route d’un photographe – Guillaume Herbaut et Paul Ouazan

Prix de l’image vidéo (TV et TV grand format)

A l’assaut du califat – Roméo Langlois

Prix région des lycéens et apprentis de Normandie (TV)

War is a bitch – Virginie Nguyen Houang et Dastane Altaïr

Prix Ouest France – Jean Marin

Passeurs de vie – Célia Mercier

Prix du public

Les Persécutés – Yannis Behrakis

Image de Une : Julien Delacourt

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