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INTERVIEW. Arnaud Comte : être grand reporter à Mossoul en Irak

 

INTERVIEW. Arnaud Comte, grand reporter pour France Télévision et Franceinfo, est actuellement en Irak pour couvrir la bataille de Mossoul. Il y a quatre mois, Arnaud Comte remportait le Prix Amnesty International TV, au Prix Bayeux-Calvados, pour le reportage « Mossoul : fuir à tout prix ». WorldZine l’a rencontré.

 

WZ : Vous avez remporté le prix du reportage télé, quel est votre ressenti ?

Arnaud Comte : On a surtout une pensée pour ces familles dont on a partagé un bout de destin finalement ce soir-là. C’était un reportage qui était très difficile à réaliser. Ce qu’on a vu sur cette ligne de front, sont des images qu’on retiendra, qui sont présentes, qui sont là, auxquelles on repense. Voir ces enfants blessés, inconscients, avec leurs parents qui cherchent à fuir le joug de Daesh et qui vous racontent qu’ils préfèrent prendre le risque de mourir, que de rester et de mourir à Mossoul. Ça c’est quelque chose de très fort et j’ai une pensée pour ces familles ce soir. Et ce prix finalement, s’il permet de prendre conscience de la situation de ce qui se trame à Mossoul. S’il permet aux téléspectateurs de se rendre compte de ce que vivent ces femmes, ces enfants, ces familles. Si ça marche, j’en suis très fier.

WZ : Les images sont assez dures à filmer, à voir. Comment gérez-vous le post-reportage ?

Alors le post reportage, je vous avoue quand on rentre à Paris, qu’on est dans le taxi et qu’on est en route pour la rédaction ou pour la maison, c’est un petit peu difficile. Vous vous dites d’où je reviens ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Et quand on était sur place ce soir-là, il nous a fallu quelques heures pour réaliser ce qu’on avait fait. Ce qu’on avait vu.

Notre premier réflexe quand on a envoyé notre reportage à Paris, c’est de se dire est-ce que c’est nous qui avons surréagit ? Ou est-ce que la situation à laquelle on a assisté était incroyable ?
On n’avait pas ce recul-là. Jusqu’au bout au moment d’envoyer notre sujet à Paris, on ne savait pas si on avait fait un bon reportage, on ne savait pas si notre histoire allait intéresser les gens. Si elle allait provoquer quelque chose. Mais voilà, c’est vous dire à quel point on était un petit peu perdu ! Dans le sens où on avait eu une forte décharge émotionnelle. Vous ne sortez pas indemne d’un reportage comme celui-ci.

WZ : C’était important de reprendre contact avec la famille Irakienne ?

C’était notre premier réflexe quand on est revenu à l’hôtel après ce reportage. Il était 9 / 10 heures du matin. On s’est mis au montage parce qu’il fallait qu’on monte tout de suite pour le journal de 20 heures. Une fois que notre reportage a été envoyé à Paris et même pendant qu’on montait, on a demandé à notre traductrice d’essayer de prendre les informations. Pour savoir si cette famille et si cet enfant étaient en vie. L’idée nous obsédée un petit peu. On voulait savoir. On avait besoin de le savoir pour le reportage aussi. Très vite en fait, il se trouve que notre chauffeur travaillait à l’hôpital d’Erbil, donc il avait des contacts. Il a appelé ses collègues à l’hôpital et on nous a rassurés sur l’état de santé de ses enfants, qui certes vont garder des séquelles à vie mais qui aujourd’hui sont en vie.

WZ : Utilisez-vous un fixeur ?

On est parti à deux avec Stéphane Guillemot qui est journaliste reporter d’images et effectivement le fixeur est nécessaire. D’une part parce qu’on ne maîtrise pas la langue. Il y a plusieurs langues. Il y a le kurde, l’arabe. On a non seulement un fixeur qui est là pour nous accompagner auprès des Kurdes et on a en plus un chauffeur qui fait aussi le rôle de traducteur. Chauffeur qui parle arabe. Cela nous a permis de traduire exactement ce qui s’est passé sur cette ligne de front.

Ça parle arabe, ça parle kurde. Parfois ça parle un peu des deux et donc c’est important de pouvoir travailler avec les gens qui d’une part vous conduisent sur place, vous permettent d’accéder à ces lignes de front, mais aussi qui sont là pour vous faire un travail de traduction qui est essentiel pour comprendre ce qui est en train de se jouer face à vous.

WZ : A quel moment on pose la caméra et on pense à sa vie ?

On a eu cette réflexion ce soir-là parce que les conditions étaient dantesques, qu’il y avait énormément de boues. On a eu du mal à accéder à la ligne de front, notre voiture s’est enlisée. On a dû pousser, on nous a aidés. Finalement on est arrivé jusqu’à la tranchée des Peshmergas. Il faisait nuit. On n’avait aucun moyen de repartir parce que la boue faisait qu’on ne pouvait plus démarrer.

A un moment donné, vers 22 heures 30, Les Peshmergas avec qui on était sur la ligne de front étaient très inquiets. Ils pensaient avoir repérés des djihadistes de Daesh qui avançaient sur nos positions. A cet instant-là, oui on se regarde ! Et on se dit : “mince qu’est-ce qu’on fait ?” Il se trouve qu’on ne pouvait pas faire demi-tour parce qu’encore une fois on ne pouvait plus prendre la voiture. Et que finalement ce n’était pas des djihadistes mais c’était des civils qu’on a vu dans le reportage.

Tout ça pour vous dire qu’on mesure la prise de risque en permanence. C’est une discussion. C’est pour ça que c’est très important de partir sur ces terrains avec des gens avec lesquels vous avez pleinement confiance. Des gens avec qui pouvait échanger, dire ‘stop’, vous dire non, vous dire oui. Mais avec lesquels la communication passe sans problème, pour être en synergie totale quand il faut prendre des décisions qui peuvent être absolument nécessaire, pour préserver vos vies et votre intégrité physique.

Le reportage d’Arnaud Comte et de Stéphane Guillemot récompensé du Prix Amnesty International TV, au Prix Bayeux-Calvados en 2016 :

 

“Mossoul : fuir à tout prix” – PBC2016 / Prix Amnesty International, TV

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