Découvertes

Le tourisme à vélo, roue de secours à Barcelone

TOURISME. Face au phénomène de massification touristique, des guides français proposent une voie alternative, plus authentique et écologique. Découvrir Barcelone en sillonnant les pistes cyclables, loin des sentiers battus, tel est le leitmotiv de Lucie Retailleau et de son équipe depuis 2012.

 

Visiter Barcelone en été ? « Ce n’est même pas la peine d’y penser », selon Lucie Retailleau. Avec 4,5 millions de touristes pour 1,6 millions d’habitants en période estivale, le tourisme barcelonais connait un essor sans précédent. Selon des sources municipales, 825 000 voyageurs ont été recensés pour le seul mois de juillet 2019, soit 5% de plus que l’an passé. Lucie Retailleau met en garde ses clients. Quand le soleil est à son zénith, la capitale méditerranéenne se transforme en « usine à touristes. » Les locaux désertent, les promeneurs étrangers affluent, le tout dans un chassé-croisé démentiel. 

Loin de cette affluence déconcertante, Lucie Retailleau et ses collègues veillent, tout au long de l’année, à ce que les visiteurs français se délectent de leur séjour. En 2015, elle s’associe avec trois autres guides touristiques de profession libérale autonome – Olivier, Eponine et Hervé. Cette rencontre se révèle décisive. Ensemble, ils montent un projet ambitieux : proposer aux touristes francophones des balades en vélo insolites, instructives et amusantes. Trois heures à se laisser porter au gré du vent, sous les palmiers frissonnants, loin des bataillons de touristes oppressants.

 

L’accessibilité pour mot d’ordre  

Les circuits empruntés dépendent du groupe de clients et de la sensibilité du guide. Lucie réserve aux étudiants un parcours qui va dans le sens inverse des aiguilles d’une montre : « je remonte la chronologie pour commencer par la période contemporaine. On va voir le street art, on passe plus de temps sur la Smart City et sur le littoral, qui compte un skate parc. Je n’occulte pas pour autant l’aspect historique, mais j’insiste moins sur certains sujets comme le nationalisme, qui ne passionne pas tant cette catégorie d’âge. » À chaque balade son chemin, avec pour point de départ l’authentique quartier du Clot, situé dans la vielle-ville.

Face à un groupe hétérogène, aux attentes divergentes, le défi est alors de trouver un équilibre, un juste milieu. « Il m’arrive d’improviser pour tenter d’intéresser quelqu’un, nous livre-t-elle avec ironie. Après quoi, je découvre qu’une autre partie de la bande préfère aller prendre des photos et là je me dis que c’est un échec. Dans ce cas-là, j’adapte mon discours, j’essaie de rebondir. » 

 

L’idée, c’est que tout le monde puisse profiter du parcours

Lucie Retailleau

 

Partager ses connaissances ne constitue qu’un aspect de la balade. En tant que guide, Lucie joue le rôle de médiatrice et cherche à créer du lien entre les participants. « Quand le groupe fonctionne bien, que les gens discutent ensemble, je suis satisfaite », assure la guide. Peu importe l’âge, l’origine ou les préférences, les balade sont accessibles à tous. Les familles avec des enfants en bas âge peuvent même utiliser des bicyclettes spécialisées, à remorque, ou des tandems.

 

Le local de Lucie accueille une soixantaine de bicyclettes

 

En complément de ces visites touristiques classiques, l’équipe de BarcelonaVélo travaille aux côtés d’établissements scolaires. « Nous apprécions cet aspect ludique et éducatif qui permet de joindre l’utile à l’agréable », commente Lucie. En 2019, les quatre guides ont organisé des visites en partenariat avec 60 écoles, soit plus de 3 000 écoliers. Niveau sécurité, aucune place n’est laissée au hasard. Les normes de circulation sont strictement respectées : « un guide pour dix élèves, tous casqués. En général, les enfants adorent. »

Unir apprentissage et divertissement 

Nous avons tous été marqués, dans notre adolescence, par des guides officiels barbants et monotones, assignés lors de nos sorties scolaires. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Lucie Retailleau ne rentre pas dans cette catégorie. En 1996, cette Francilienne pose ses valises pour la première fois à Barcelone. Férue d’histoire, Lucie entre à l’École des Beaux-Arts, La Llotja, pour y suivre l’équivalent d’un master en orfèvrerie. En parallèle de ses études, elle s’attache à découvrir tous les recoins de sa ville, s’approprie chaque ruelle effacée. Les anecdotes s’accumulent et elle acquiert un savoir-faire sans égal. 

Avec une telle aisance, transmettre sa passion pour Barcelone devient une évidence. Ce qui marque son discours, c’est à la fois sa connaissance fine et complète de son sujet, mais aussi son regard pluridisciplinaire sur les enjeux actuels. Sa sensibilité pour la culture se marie avec ses compétences en histoire, architecture, urbanisme et politique. Sa volonté de démocratiser les thématiques qui animent la ville rend ses explications accessibles, claires et pertinentes. Pour autant, Lucie s’emploie à ne pas conter uniquement le Barcelone « de rêve ». Elle ne s’attarde pas sur le côté fastueux de la ville, et rend compte de ses difficultés. La fracture sociale, la corruption politique ou encore la question polémique de l’indépendantisme catalan sont autant de thèmes qu’elle aborde au cours de ses visites. 

 

Lucie en pleine action

 

Parmi les habitués des balades à vélo, Annie et Bruno Giraudeau ont été séduits par l’expérience barcelonaise. Le couple, originaire de Clermont-Ferrand, vante les « qualités oratoires et humaines » de leur guide. « Par sa culture, son énergie, sa passion, on sent bien qu’elle est dans le terroir. Ce que je trouve intéressant, c’est de privilégier une petite entreprise, de faire travailler des gens indépendants, plutôt qu’un gros organisme de tourisme », conclut Annie.

 

L’organisation administrative, un poids pour les petites entreprises

L’arrivée récente des trottinettes électriques représente-t-elle une concurrence ? « Pas vraiment, nous répond Lucie. La location pour les touristes existe, mais ce moyen de locomotion sert plutôt aux locaux. » Ce qu’il s’est passé à Paris — non-respect des normes, accidents graves — a servi d’exemple, si bien qu’à Barcelone, cette mode a été rapidement limitée par les élus. « On n’en voit pas sur les trottoirs, lâchées n’importe où comme c’est le cas à Madrid. Ici, on les a tout simplement interdites. Puis on a commencé à les autoriser au cas par cas, à les filtrer sous conditions. » 

Pour s’imposer dans le secteur touristique, une petite entreprise doit se démarquer. Pour cela, Lucie, Eponine, Olivier et Hervé œuvrent toute l’année. En haute saison, le rythme de travail est soutenu avec une moyenne de deux visites par jour et 250 clients par mois. Diversifier l’offre permet de toucher un public plus large et donc, de multiplier les prestations. C’est pourquoi l’équipe vient de lancer les visites guidées à pied, dans l’espoir d’attirer une nouvelle clientèle. 

Et pour cause, Lucie Retailleau a fait des touristes francophones sa cible principale. Sa plus-value se décline en plusieurs points. Elle s’appuie sur une connaissance parfaite de la ville, de son évolution au cours des siècles et de ses enjeux sociaux, économiques, culturels et politiques. Elle peut compter sur sa propre expérience comme sur celle de ses collègues. Tous les quatre ont reçu une éducation « à la française » avant de s’implanter en terres barcelonaises. Cette double casquette franco-catalane leur confère une vision complète et comparative des deux pays. Dialoguer dans leur langue maternelle avec leur public ouvre la voie à un type d’humour qu’un guide étranger n’arriverait probablement pas à transmettre.

Une telle activité est naturellement tributaire des conditions météorologiques. Quand une pluie fine s’invite, les imperméables sont de sortie. Si les averses sont trop abondantes, la balade est reportée. En cas d’annulation, la compagnie recourt à la politique de remboursement intégral. Même si la période de Pâques (mars-avril) est pluvieuse, Lucie se réjouit des conditions idéales de la ville : « avec 300 jours d’ensoleillement par an, on n’est pas trop mal. »

 

Le littoral de Barcelone sous le soleil de février
                   © Lucie Retailleau

 

Pendant la basse saison, l’équipe en profite pour mettre à jour le matériel et perfectionner son site web. Cependant, la cheffe de file regrette devoir dépendre des plateformes de réservation, qui prennent au passage une « sacrée commission. » Ces intermédiaires sont omniprésents et puissants car ils se constituent en réseaux. C’est le cas de Ceetiz, plateforme implantée dans toutes les capitales européennes et positionnée idéalement sur internet. 

C’est presque antinomique. On essaie de rester authentique sans vendre une activité de massification, mais on est obligé de travailler avec des promoteurs intermédiaires

Lucie Retailleau

 

Lucie Retailleau souligne sa « volonté de [s]’affranchir de ces plateformes » en installant sur son site web un lien pour vendre l’activité directement. En tant qu’instigatrice du projet, elle parvient à en vivre « à 100% » tandis que ses trois collègues doivent travailler pour d’autres organismes. Malgré les difficultés apparentes, ils ont décidé de faire de leur passion un métier.

 

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