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Au pays du cèdre, « le peuple souffre »

LIBAN. Le 4 août 2020, Beyrouth, capitale du Liban, a été victime d’une explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, qui a tué à ce jour 204 personnes, fait près de 6 500 blessés et 300 000 sans-abris. Cette explosion a été le coup de grâce pour les libanais qui faisaient déjà face à une crise sanitaire, alimentaire, économique et politique. WorldZine a interrogé une habitante de Beyrouth, Lina, sur l’ambiance qui règne au Liban.

Le Liban vit depuis 2019 la pire crise économique de son histoire. Les Libanais n’ont pas cessé de manifester depuis octobre de cette même année, jusqu’à la crise sanitaire, à la suite de l’annonce du gouvernement d’un projet de taxe sur les appels via la messagerie WhatsApp.

Le 4 août 2020, le monde pose son regard sur la capitale libanaise. Le port de Beyrouth a été victime d’une double explosion provoquant un souffle ressenti à des dizaines de kilomètres à la ronde. La raison de cette explosion est le stockage de 2 750 tonnes de nitrates d’ammonium dans un bâtiment du port. 300 000 Libanais se sont retrouvés sans-abris, 6 500 personnes ont été blessées et 204 personnes sont décédées. Les circonstances exactes du sinistre doivent encore être éclairées, dans ce pays où l’impunité des personnalités politiques affluentes fait la loi.

« Les prix ont au minimum triplé »

Le pays est doté d’un système bancaire très développé avec près de 60 banques pour 4 millions d’habitants. Mais la Banque centrale a cédé à l’argent facile et à l’endettement colossal, qui dépasse aujourd’hui les 90 milliards de dollars. La livre libanaise s’est quant à elle effondrée de plus de 80%. « Il faut savoir que le Liban ne produit pas beaucoup. La balance exportation importation est très déséquilibrée. Mais les Libanais ont besoin du dollar pour importer, car ici tout est dollarisé », explique Lina. Concernant la gestion de l’énergie, il faut savoir que les coupures de courant sont fréquentes et peuvent aller jusqu’à 20 heures par jour selon la situation géographique. Au grand dam de la facture énergétique des foyers qui se voient obligés de s’équiper d’un générateur alimenté en fioul. Sans parler des demandes de paiements d’impôts ou de taxes qui sont susceptibles d’arriver avec des années de retard, sans raison plausible.

Aujourd’hui presque la moitié de la population se rapproche du seuil de pauvreté. « On est tous au même niveau monétaire, peu importe notre catégorie sociale, puisque nous n’avons pas accès à notre argent. », scande Lina. Quant à la destruction du port, elle a aggravé la crise alimentaire car 80% de la nourriture vient de l’extérieur. « Dans les rayons de supermarché les prix ont au minimum triplé. Il y a beaucoup d’articles qui ont disparu car le Liban ne peut plus importer. Beaucoup d’entreprises ferment comme les restaurants, avec des licenciements. Certains travaillent à temps complet, mais touchent la moitié de leur salaire. Le peuple souffre », s’attriste-t-elle.

Le système de santé était déjà à bout de souffle à cause du coronavirus. Les blessés de l’explosion se sont donc tournés vers des hôpitaux saturés et en manque de moyens. « Le coronavirus est en train d’imposer au pays de fermer, comme en France, ce qui affecte encore plus l’économie. La capacité des hôpitaux est à bout de souffle. Ils sont saturés. Aujourd’hui, il n’y a pas d’amélioration avec beaucoup de nouveaux cas, et beaucoup de morts. La situation est devenue grave, les soins intensifs sont saturés. », surenchérit Lina.

Un État corrompu

Le système politique est critiqué par les Libanais eux-mêmes qui dénoncent la corruption et le clientélisme. La corruption (qui est estimée en centaines de millions de dollars) se fait au niveau des contrats publics d’infrastructures, dont les revenus sont divisés entre les partis politiques qui dirigent le pays. Lina nous explique que ce fléau est toujours à son apogée. « Pour les enquêtes sur l’explosion on n’a pas de mise à jour de la part des enquêteurs et du juge. On sait qu’il y a des gens hauts placés qui doivent être interrogés mais qui ne le sont pas, ou pas encore. Il y a aussi eu le « forensic audit » (NDLR. Un audit juricomptable de la Banque Centrale du Liban) qui aurait dû retracer les transactions de la Banque Centrale et détecter les transactions suspectes. Mais ça a été repoussé. On n’a jamais vu quelqu’un d’important être jugé. Puis il y a le clientélisme. Les compétences ne comptent pas. À chaque élection, on place les gens à des postes selon les intérêts des clans. Les élections ne sont pas une compétition, c’est le pouvoir des politiciens qui comptent. »

Le système confessionnaliste est au cœur de cette problématique. Avec un président chrétien maronite, un premier ministre sunnite et un chef du Parlement chiite, chacun veut favoriser ses compagnons de foi. La compétence n’est pas un critère, mais la communauté à laquelle le Libanais appartient en est un. Un problème systémique, donc.

L’explosion du port de Beyrouth a été l’hyperbole de l’implosion du peuple déjà à bout de souffle. Comment autant de tonnes de nitrate d’ammonium ont-elles pu être stockées là, sans contrôle particulier ? La faute appartient pour les Libanais à un État corrompu et irresponsable.

La seule intervention positive a été celle de la France. Tout le reste a été très négatif pour moi. Il existe une pression délibérée pour faire trébucher le projet d’Emmanuel Macron. En fin de compte, c’est le peuple libanais qui souffre.

Lina

Après ces évènements, le premier ministre Hassan Diab a annoncé la démission de son gouvernement. C’est Mustapha Adib, ambassadeur du Liban en Allemagne qui fera face à la pression de la communauté internationale, dont la France, qui impose de mettre en place des réformes systémiques pour sortir de la crise. En échange, le Liban pourra débloquer un plan de sauvetage qui se chiffre en milliards. Mais Mustapha Adib finit par renoncer à sa tâche. Lui, voulait former un gouvernement de spécialistes, ce qui n’est pas conforme à l’article 95 de la Constitution qui dit que les communautés doivent être « équitablement représentées au sein du gouvernement ». Il faut savoir que ce sont, dans la tradition libanaise, les maronites qui ont la mainmise sur le portefeuille des Affaires Etrangères, les Chiites sur celui des Finances, les Sunnites sur le ministère de l’Intérieur et les grecs-orthodoxes sur celui de la Défense. Nabih Berri, le chef du Parlement (chiite donc) a réclamé le portefeuille qui lui est techniquement dû, soutenu par le Hezbollah et le Amal (deux formations chiites également). C’est donc Saad Hariri, invité par Michel Aoun, le Président, qui reprend les rênes en se présentant comme « l’unique et dernière chance » de sauver le pays. C’est effectivement ce même Saad Hariri qui était premier ministre en 2019 avant de démissionner sous la pression de la rue.

À propos du mode de la politique actuelle et des manifestations Lina clame : « J’aurais aimé qu’il [le gouvernement] tourne en rond avec des résultats. Il tourne en rond dans le vide. Définitivement. On a manifesté en 2019 pour la démission de Saad Hariri, et aujourd’hui il est de retour au pouvoir. Alors pourquoi il n’y a plus de manifestation ? Même les manifestations du peuple ont été télécommandées. Les dirigeants politiques ont demandé à leurs partisans d’aller dans la rue. Ils ont essayé de parasiter la vraie révolution. Celle qui était magnifique. Celle qui était spontanée et qui partait d’une bonne intention. Ils sont venus s’accrocher à la révolution pour leur propre agenda, et ceux qui avaient des bonnes intentions sont partis quand ils ont vu ça. Et puis, il y a ceux qui sont restés. Mais mettez une pomme pourrie dans une caisse et tout devient pourri… », se désole Lina.

La situation du pays du cèdre semble tourner en rond dans ce pays où suivre la volonté du peuple et de la communauté internationale reviendrait à retirer du pouvoir à ces mêmes familles à tête du pays depuis plusieurs décennies…

Lorsque l’on demande à Lina ce qu’on peut souhaiter au Liban de demain, ses pensées vont droit vers l’impunité qui perdure. « Je souhaite que tous les corrompus, criminels soient jugés et mis en prison. Qu’il y ait un Etat qui assure le minimum des droits pour les gens. Je souhaite que le peuple libanais soit plus solidaire. Qu’il pense à l’intérêt commun. J’espère qu’on va établir des valeurs qui assurent un Etat solide. J’espère voir un Liban qui repose sur le vivre-ensemble.  Pour le reste, je ne m’inquiète pas. Parce que les libanais assurent. Ils vont assurer pour relancer l’économie, le business. »

Lina finit tout de même par lâcher à la fin de l’interview, l’air assuré « je fais confiance au libanais, il est très fort. »

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